Bertrand de Broc : le solitaire garde le cap
Depuis déjà plus de 25 ans, Bertrand de Broc traîne ses bottes et ses cirés sur les pontons des courses. Skipper courage lors de son premier Vendée Globe au cours duquel il se recoud la langue, il a aussi été le premier à dire stop au solitaire en multicoque 60 pieds. Et il est toujours là, mais en monocoque.
« Ma vie s'est construite sur des concours de circonstance et des rencontres ». Bertrand de Broc ne calcule pas, il vit tout simplement : « Le temps passe trop vite ». Dès le plus jeune âge, le Quimpérois, deuxième d'une fratrie de cinq enfants, fait du sport et plus particulièrement de la voile. Comme tout bon Breton de la côte qui se respecte, il monte sur un optimist à l'âge de sept ans, et écume tous les plans d'eau de la région en dériveurs. Il a sûrement déjà attrapé le virus, mais ce n'est que quelques années plus tard, un peu par hasard, avoue-t-il, qu'il va se prendre au jeu.
Jamais lassé
Un jeu qui va occuper une grande part de sa vie avec des manches gagnantes et d'autres pas. Cependant, jamais au grand jamais il ne s'est lassé ou peut-être une fois : « C'est vrai qu'après mon abandon dans la Route du Rhum 2002, ça n'a pas été facile. J'ai fait une petite pause... obligatoire. Le stress est tombé sur le physique et j'ai dû m'arrêter à cause d'une blessure au bras. Ceci dit, l'envie est vite revenue. » D'ailleurs, cette envie ne l'a jamais quitté et se lit dans ses yeux bleus comme... la mer. Bertrand, c'est une vraie gueule de marin, d'ailleurs. E 46 ans, le teint buriné, les rides au coin des yeux, on sent que l'homme a vécu, et pas toujours des choses faciles. Qu'il a pris des coups. Mais que solide comme un roc, il s'est toujours relevé.
Docteur de Broc et Monsieur courage
Lorsqu'on demande à quelqu'un qui est Bertrand de Broc, la réponse est sans appel : « C'est lui qui s'est recousu la langue, seul sur son bateau. » Et oui, ça se passe en 1993 au large des Eles Kerguélen, le skipper est engagé dans le Vendée Globe à la barre de l'ancien monocoque de Titouan Lamazou sous les couleurs de Groupe LG. Un sponsor que le Quimpérois a décroché dans des circonstances étonnantes : « Un jour de 1988, je discute avec une amie, et lui raconte que je cherche des sous pour participer au Figaro. Elle m'écoute, mais sans plus. Puis elle se retrouve dans un avion entre Paris et Brest, à côté du fils du P-DG de Groupe LG et, de discussion en discussion, ils parlent "bateaux". Elle lui glisse alors que je cherche 20.000 francs, à l'époque. Il lui répond : " Il n'a qu'à appeler mon père dans deux jours. " Ce que je fais. Un petit tour dans son bureau et je ressors avec le chèque. » L'histoire démarre comme ça. Simplement. Et de fil en aiguille, le skipper se retrouve au départ du tour du monde en solitaire et sans escale. Dans un grain un peu plus fort que les autres, son bateau se couche, et une écoute vient fouetter son visage mettant K.-O. le bonhomme. Quand il se réveille, il a un drôle de goût dans la bouche : sa langue est profondément coupée. Le verdict du docteur Chauve est sans appel : il faut recoudre. Sauf que le skipper de « Groupe LG » n'est pas médecin, et encore moins chirurgien... mais il est seul au milieu de nulle part et il n'a pas le choix. Alors, prenant son courage à deux mains, il s'installe devant un petit miroir et une caméra et « joue » au docteur. Quelques milles plus tard, un nouveau coup dur lui tombe dessus . Les architectes du bateau sont formels : la quille n'est pas bien accrochée, il faut s'arrêter. Bertrand stoppe à Ushuaia et le sponsor décide que c'en est trop. Après le démâtage dans la Route du Rhum, en 1990, ce nouveau mauvais coup du sort met un terme à leur collaboration. De Broc est débarqué. Plus d'un aurait déposé les armes, mais pas lui. Parce qu'il est comme ça : tenace et que le bateau finalement, c'est sa vie. Quatre ans plus tard, il repartira sur un monocoque « Votre nom autour du monde ». Mais cette fois-ci, il perd sa quille 48 heures avant l'arrivée : maudit Vendée Globe !
De la marine marchande à la construction navale
E 18 ans, la marine marchande lui fait de l'oeil. Un stage de huit mois le mène du Japon à l'Amérique du Nord een passant par l'Indonésie et la Thaïlande. Pourtant, une rencontre avec le responsable d'un chantier naval de Bénodet va le faire changer de cap. Embauché pendant ses deux mois de congé, il se voit proposer la barre d'un Half Tonner pour courir la Solitaire. « C'était au mois de février et je repartais pour deux mois en mer. J'ai donc réservé ma réponse. L'idée a fait son chemin. Le temps que je passais à la passerelle, je l'utilisais pour apprendre à me servir des appareils de navigation. Alors quand je suis arrivé sur la course, je ne savais pas bien comment faire marcher le bateau, mais au niveau de la navigation j'étais au top. J'ai terminé septième ! » raconte-t-il, le sourire timide. L'homme plutôt discret, voire réservé, peut malgré tout être bavard. Il aime raconter les belles histoires qui l'ont amené là où il est. Après un service militaire, où il s'est retrouvé dans la même chambre que... Marc Guillemot, avec qui il a remporté, cette année-là, Plymouth-Newport, Bertrand de Broc, à court de sponsor, se lance dans une nouvelle aventure. Avec une bande de copains, dont deux architectes, il construit un Formule 40 pour participer à la Multifigaro. Le bateau est bien pensé, bien fait, Bertrand navigue beaucoup avec et choisit un « petit jeune » qui a déjà du talent. « Je ne connaissais pas du tout Alain Gautier, mais un jour, je l'ai croisé à Lorient et je lui ai demandé s'il voulait naviguer avec moi. Il m'a dit qu'il serait fatigué après le Figaro, mais qu'il était partant. Personne ne nous attendait et on a gagné. » De victoires en galères, Bertrand de Broc a mené sa barque discrètement, mais avec talent et constance. C'est un homme droit dans ses bottes qui a eu le courage de dire stop quand il ne sentait plus les choses. Aujourd'hui, il renoue avec la course en solitaire... mais à la barre d'un monocoque de 10 m. Au départ du Trophée BPE entre Belle-Ile et Marie-Galante, le skipper des « Mousquetaires » n'a plus aucune appréhension de partir pour 3.500 milles et 20 à 25 jours de traversée de l'Atlantique. Il envisage même de relever un autre défi qui le taraude depuis dix ans : participer à nouveau au Vendée Globe et le terminer... en course. « Si je ne suis pas au départ en 2008, le Vendée Globe, ce sera terminé pour moi. » Et quand Bertrand de Broc prend une décision...






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