Eric Vigner : Le théâtre nécessaire

Eric Vigner, metteur en scène, a fêté, cette année, ses dix ans à la tête du Centre dramatique de Bretagne - théâtre de Lorient. Passionné d'écriture, plasticien, scénographe, ce Breton de souche a fait de ce vaisseau atlantique, tête de pont d'un théâtre moderne et esthétique, une référence au niveau national.

Comme lieu de rencontres, Eric Vigner a choisi le bord de mer, dans un restaurant feutré, posé sur la plage. Il aime l'odeur des embruns et le fracas des vagues... De culture gallo, il a grandi à la campagne et, pour la famille Vigner, les vacances, c'est la plage : « Une vraie culture de loisirs balnéaires... Saint-Cast, Saint-Malo, Saint-Lunaire ». Aujourd'hui encore, la seule chose capable de lui faire oublier le théâtre, c'est la mer... Pour un instant, car le théâtre l'habite depuis toujours et passe avant tout. « J'ai grandi à Janzé, près de Rennes. Dès l'âge de sept ans, j'ai été fasciné par le théâtre... des troupes d'amateurs qui donnaient, dans la petite salle des fêtes, des représentations de "Au théâtre ce soir" à la télévision. » Etudiant, Eric Vigner va mener de front un CAPES d'arts plastiques et le Conservatoire de Rennes : « Sans le savoir, j'étais en train de préparer mon travail d'aujourd'hui... ». Après l'Ecole de la rue Blanche et le Conservatoire d'Art Dramatique, à Paris, il va passer par tous les métiers du théâtre : costumier, comédien, scénographe, metteur en scène.

A Brest du 17 au 20 janvier

Très vite, Vigner va imposer sa vision du théâtre : esthétique, novatrice, posant les bases de « son oeuvre » autour de l'espace, composé, recomposé, et de la multiplicité des points de vue : « La beauté, c'est un cadrage. » Aux côtés de jeunes comédiens qui vont ponctuer sa carrière - l'homme est fidèle - Vigner va envahir des lieux inattendus : une usine désaffectée, le sous-sol de l'Arche de la Défense, un ancien cinéma... Il bouscule le public, le force à regarder les choses autrement, par dessus, en dessous, sur les côtés, à travers des voilages ou des écrans, jouant sur la profondeur de champ. « J'essaye surtout de trouver ce qui va rencontrer le public, dans l'émotion », justifie le metteur en scène. En 1993, il mène un atelier au Conservatoire d'Art Dramatique sur Marguerite Duras, autour de « La pluie d'été ». La création se fera en présence de l'écrivain. Une amitié naît. Cette année, pour les dix ans de sa mort, Vigner reprend « La pluie d'été » associée à « Hiroshima mon amour », créée au Grand théâtre de Lorient en mai, jouée dans le Cloître des Carmes à Avignon, en décembre aux Amandiers, à Nanterre, et la semaine prochaine sur la scène du Quartz, à Brest, du 17 au 20 janvier 2007.

Les trois D

C'est cet amour de l'écriture qui pousse Vigner, l'embarque vers la scène, comme une nécessité. « Je pars toujours du texte, l'histoire seule ne suffit pas, j'écris ma mise en scène à partir d'une écriture dans laquelle je me reconnais... une respiration, une façon de penser, une sensibilité, une énergie, un mouvement. Ce plaisir, je cherche à le faire partager, comme on donnerait un livre à un ami. » Ces écritures, entre autres, ce sont celles des 3 D. Duras, Dubillard, De Vos : « Des écritures simples, précises, pures, pleines, prudentes, qui disent sans les nommer des choses vraies, profondes, mais de manière intime, pudique... J'aime les écritures qui ne sont a priori pas faites pour le théâtre, elles laissent la place à l'imaginaire, elles permettent de participer plus intensément. » A travers ses choix, l'homme se dévoile, posant dans sa mise en scène un acte artistique, qui constitue son oeuvre à lui. Trop exigeant pour écrire lui-même, il s'exprime à travers la scène, faisant parfois du décor un personnage à part entière, comme dans « Jusqu'à ce que la mort nous sépare », sa dernière création aux colorations seventies, jouée actuellement, et jusqu'au 18 février prochain au Théâtre du Rond-Point, à Paris.

Retour en Bretagne

C'est au cours de la tournée de « La Pluie d'été » en Russie en 1994, qu'Eric Vigner est sollicité par le ministère de la Culture pour diriger un Centre dramatique. Expérience artistique, engagement social, politique, il accepte, choisit Lorient - la mer - et devient directeur du Centre dramatique de Bretagne (CDDB). Il n'a alors aucune expérience institutionnelle. Les envies bouillonnent, et il se comporte davantage comme un directeur de compagnie, menant des expériences parfois radicales, axées sur la découverte, les formes nouvelles, le théâtre contemporain. Le « personnage Vigner » se crée alors : regard gris perçant, barbiche taillée très courte, cheveux ras, presque blancs. Une image froide, un physique qui en impose, une maturité pour convaincre plus facilement ? Cette froideur le rattrape, aujourd'hui, peut-être plus qu'il ne l'aurait souhaité... La réputation d'un abord pas facile le poursuit, alors que l'homme se dit plutôt festif et chaleureux, qu'il aime les gens, les « autres »... Dix ans plus tard, il a appris à devenir un directeur de théâtre, à écouter, à faire des choix moins extrêmes, à gérer une équipe comme une entreprise. « Je n'étais pas forcément destiné à ça. Aujourd'hui, je suis heureux de cette aventure, pas facile. Et je suis aussi extrêmement attaché à Lorient. J'ai le sentiment d'une utilité publique, d'avoir relié la ville au théâtre, à l'étranger, d'avoir fait émerger des choses. » Lorient a ainsi découvert toute une génération de créateurs comme Irina Brook, Philippe Calvario, Alfredo Arias, Joël Jouanneau ou Christiane Véricel, mais aussi des artistes locaux, Eunji Peignard-Kim, plasticienne lorientaise, pour « Le jeu du Kwi-Jok ou le Bourgeois Gentilhomme ». Centre de création, creuset de recherche, l'image du CDDB est assurée par le cabinet des graphistes parisiens M/M, auteurs d'images pour Yamamoto, Daho, Björk ou récemment Madonna. Souvent controversées, ces affiches ont pourtant fait l'objet d'une exposition l'année dernière au Palais de Tokyo à Paris, une consécration ! Dix ans déjà. 2007 verra la fin du mandat d'Eric Vigner à la tête du CDDB. Sera-t-il reconduit ?

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En ligne 595 visiteurs / 1 membre - Mis à jour le jeudi 8 janvier 2009

Crédits : Réalisation Le Studio T sous eZ publish
Photo (panoramique fond de page) : Christophe ALLAIN