Algues : Le bon filon breton

De l'eau de mer aux algues qui peuplent les fonds des océans, la Bretagne a développé une recherche et une industrie qui touchent à plusieurs domaines d'activité : la cosmétique, l'alimentaire, la santé, voire le textile ou les accessoires automobiles biodégradables. Les co-produits de la mer eux-mêmes, comme les déchets de poissons ou de crustacés, trouvent des valorisations étonnantes dans la médecine et la pharmacie. Ils sont loins les goémoniers d'antan. Petite plongée dans les profondeurs de nos océans.

Entourée par l'océan, la Bretagne a su très tôt tirer parti des richesses de la mer et de sa flore. Au fil des ans, la région a développé son industrie de cosmétique marine et algo-alimentaire : des PME familiales sont sorties de l'eau, des grands groupes y ont jeté l'ancre. Des centres de recherche sur les algues, comme le Ceva à Pleubian, ou sur le poisson et ses co-produits, tel ID Mer à Lorient, accompagnent les entreprises dans leurs innovations. Des innovations parfois très pointues et surprenantes, qui intéressent non seulement l'industrie agroalimentaire mais aussi celles de l'automobile, de la chaussure, et même les secteurs de la pharmacie ou de la médecine. L'océan recèle de trésors inestimables que nos vieux goémoniers, récoltant le précieux fertilisant sur les grèves au début du siècle dernier, n'auraient jamais soupçonnés.

60.000 t récoltées

Avec ses 700 km de côtes, la Bretagne constitue le plus grand champ d'algues européen, planté de 500 à 700 variétés différentes. Des brunes, des vertes, des rouges. Et de toutes tailles, des micro-algues constituant le plancton aux grandes laminaires. Sans compter les plantes marines, qui ne sont pas des algues, comme les salicornes ou les zostères. Une soixantaine de bateaux équipés de scoubidous, sortes de grands tire-bouchons, récoltent les laminaires entre Pleubian et Plouguerneau, notamment, en passant par les secteurs des Abers et l'archipel de Molène. La quasi-totalité des 50.000 à 60.000 tonnes d'algues récoltées chaque année en Bretagne sont transformées en gélatine, destinée aux industries agroalimentaire et cosmétique, ou sont employées comme engrais. Les quelque 5 % restant entrent dans la composition de boissons et de plats à base d'algues. Une infime partie de ces quantités est ramassée sur les plages, ou encore « cultivée », comme le wakamé « planté » dans les eaux du Finistère, mais dont la production reste encore marginale en France. E Rosporden, Christine Le Tennier dirige une petite société produisant pâtes et moutardes à base d'algues. « Les temps ont changé, commente-t-elle. Aujourd'hui, manger des algues est devenu très tendance ».

Le secteur de la santé aussi

La recherche sur les algues offre aussi de belles perspectives dans les biotechnologies marines. Les laboratoires de la station biologique du CNRS à Roscoff, de l'Ifremer à Brest ou du Centre d'études et de valorisation des algues (Ceva), à Pleubian, étudient les propriétés anti-oxydantes, anti-coagulantes, stimulantes de l'immunité, anti-microbiennes ou encore anti-cancéreuses des végétaux marins, à des fins pharmaceutiques et médicales. E Lorient, ID Mer s'intéresse aux vertus de l'eau de mer elle-même, et des co-produits des poissons (cartilages par exemple), pour le secteur de la santé. Les mystères de l'océan sont encore loin d'être percés.

Valorisation : Du tee-shirt au tableau de bord

Plus connu pour ses travaux sur les marées vertes, la cosmétologie ou l'alimentation, le Centre d'études et de valorisation des algues (Ceva) de Larmor-Pleubian, dans les Côtes-d'Armor, reste discret sur ses collaborations avec les industries lourdes, françaises et européennes. Yannick Lerat, responsable du service de la valorisation des végétaux, nous en dit plus sur le sujet.

Textile avec Lapidus.

Il y a quelques années, le couturier parisien Ted Lapidus est venu personnellement au Ceva pour demander aux chercheurs de créer des vêtements en fibres végétales marines, pour sa collection d'automne-hiver. Ils ont été portés par les mannequins, lors des défilés de mode.

Tee-shirts parfumés.

Le Ceva a mis au point des microbilles d'alginates contenant différents produits actifs comme des parfums, fixés sur les tissus des tee-shirts, des collants, des sous-vêtements ou des tailleurs. Ces microcapsules d'alginates permettent une diffusion lente de ces produits et résistent au lavage. L'un des majors français du textile, la société Perrin, a déposé un brevet.

Pansements avec des laboratoires.

Le Ceva a mis au point pour de grands laboratoires français des pansements et des compresses à base d'algues, favorisant la cicatrisation.

Tableau de bord pour l'automobile.

E la demande de constructeurs automobiles européens, les chercheurs du Ceva ont conçu un tableau de bord en plastique végétal biodégradable, en mélangeant des algues et d'autres végétaux (par exemple l'amidon de maïs).

Semelles avec un industriel.

Pour un industriel de la chaussure de Vitré, le Ceva a mis au point une semelle contenant des algues, anti-odeurs et anti-transpiration.

Isolant pour le bâtiment.

Avec la plante marine zostère, très riche en silice et aux fibres imputrescibles, les chercheurs ont conçu, pour des entreprises allemandes, un matériau isolant pour le bâtiment.

Biocarburants.

Des algues microscopiques, riches en acides gras, peuvent servir à la fabrication de biocarburants, pour les voitures diesel.

Arêtes, carapaces : Des trésors pour la santé

Vous jetez les arêtes de poisson et les carapaces de crabe ou de homard à la poubelle ? Sacrilège ! Dans les laboratoires bretons, des chercheurs en extraient des arômes, des ingrédients et des principes actifs, à usage des industries cosmétique et diététique, voire pharmaceutique.

E Lorient, la société ID Mer, un institut de développement des produits de la mer, apporte le savoir-faire de ses 17 spécialistes aux entreprises de la région. Le discours de Patrick Allaume, son directeur, à l'adresse des industriels, est clair et concis. « Nous pouvons valoriser aujourd'hui ce qui vous coûtera cher demain ».

Le cartilage de requin

La nutrition-santé constitue l'un des grands axes de travail. La société morbihannaise se rapproche souvent des spécialistes, des chercheurs des Universités bretonnes ou des écoles de chimie, des scientifiques de l'Ifremer... Le fruit de leurs travaux, peu médiatisé, trouve des applications existantes ou potentielles surprenantes. Des lipides (graisses) spécifiques, issus du foie de requin, les alkylglycérols, possèdent des propriétés immuno-stimulantes, utiles pour prévenir les infections ou pour renforcer les défenses immunitaires des personnes dépressives. Elles agissent également sur la fécondité des spermatozoïdes des humains et des animaux. Une entreprise de génétique porcine l'utilise dans ses centres d'insémination. Pour ne pas quitter le squale, son cartilage est utilisé, associé à la vitamine C, pour soigner les problèmes articulaires. Des PME régionales le commercialisent, sous forme d'ampoules ou de sachet en poudre.

Les écailles de sardines

Les écailles de sardines sont elles aussi valorisées, pour en faire une poudre riche en calcium. « Le grand avantage de ce calcium est qu'il se fixe naturellement sur les os », précise Patrick Allaume. Le produit peut être conseillé pour des problèmes de dents qui se déchaussent, ou dans le traitement de la croissance osseuse animale. Quant à la peau des poissons blancs, comme le lieu ou le cabillaud, leur action dans la synthèse du collagène, suscite l'intérêt des industriels de la cosmétique, des soins de la peau. Une PME morbihannaise fabrique des capsules molles, à base d'huile de foie de raie, riche en acide cervonique, un constituant essentiel des lipides du cerveau. Intéressant pour les problèmes de mémoire et, également, de dégénérescence maculaire de l'oeil.

L'eau de mer

D'une façon plus prosaïque, l'eau de mer et les algues servent à la fabrication de court-bouillon pour la cuisine. Des sociétés bretonnes travaillent à l'extraction du magnésium de l'eau de mer pour en faire un complément alimentaire. Les chercheurs n'ont pas fini de sonder les profondeurs de l'océan.

Algotherm : Un leader de la cosmétique marine

E la Forest-Landerneau (29), Algotherm concocte sa potion magique avec de l'eau de mer et des extraits d'algues savamment sélectionnées. La marque fait aujourd'hui partie des leaders de la cosmétique marine.

Algotherm est, à l'origine, l'enfant d'un industriel finistérien, accro de la mer. La société a été reprise par un groupe anglais, avant de devenir la marque-phare du pôle cosmétique du groupe normand Batteur (650 salariés). « Le site de production du groupe est bien ancré à la pointe du Finistère, en bordure de l'océan et des principaux bassins d'algues du pays », précise Dominique Lecomte. Directeur général adjoint du groupe Batteur, il est également le directeur de production d'Océan Terre Biotechnologie (45 salariés), la société filiale qui fabrique les produits Algotherm à la Forest-Landerneau.

Minceur et anti-âge

Pour produire ses trois millions de flacons, pots, tubes et autres ampoules, Océan Terre Biotechnologie utilise annuellement 500 tonnes d'algues. Prélevées au large par des goémoniers, ou à pied sur l'estran, elles proviennent à 70 % de la côte nord de la Bretagne. Elles arrivent à la Forest-Landerneau sous forme de poudre ou d'extrait liquide. E chaque variété d'algues ses vertus, amincissante, revitalisante, reminéralisante, anti-âge, et même abrasive... Les principes actifs des laminaires, lithotames, fucus ou ascophyllums, se retrouvent dans les crèmes, les gels, les lotions, les ampoules buvables (en mélange avec de l'eau de mer), voire les produits d'enveloppement et de gommage corporel.

De la thalasso au spa

OTB commercialise 200 produits différents sous la marque Algotherm. Premier débouché commercial, les instituts de beauté (70 % des produits sont exportés en Russie, en Grèce ou en Asie). Ils sont également prisés dans les spas, ces bains à remous à la mode, que le groupe exploite par exemple à l'hôtel Intercontinental de Paris, ou encore dans des établissements à Budapest, à Athènes, à Bora-Bora... La marque Algotherm est également très présente dans les centres de thalassothérapie.

15 % de progression annuelle

Pour ratisser plus largement le terrain commercial de la cosmétique marine, OTB fabrique des produits sous deux autres marques : Alguena, à destination des boutiques de bord de mer ou des coopératives maritimes, et Beauté Océane, spécialisée dans la vente directe auprès des particuliers. La Cosmétique marine a le vent en poupe. L'entreprise affiche une progression annuelle de plus de 15 % de son chiffre d'affaires.

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