
Au bout du continent, la Pointe Saint-Mathieu, à Plougonvelin, peut se vanter d'avoir deux monuments. La célèbre abbaye, bien sûr, mais aussi Eugène Lunven, qui, à 85 ans, a déjà tourné dans une trentaine de films.
A 85 ans, Eugène Lunven, ancien paysan-goémonier, passionné par les chevaux de trait, conserve bon pied, bon oeil. Sa verve, son sourire malicieux, et une « gueule » qui capte merveilleusement la lumière, comme le lui a dit, un jour, un réalisateur, lui ont valu, depuis plus de trente ans, de devenir une vraie vedette aux yeux des cinéastes venus planter leurs caméras dans le Nord-Finistère. « On a fait appel à moi pour un peu de tout : des longs métrages, des téléfilms et même des spots publicitaires comme celui pour les galettes Saint-Michel, tourné par Jean Becker. Ce n'est pas que ça m'ait rapporté beaucoup d'argent, mais l'ambiance m'a toujours fait rigoler », raconte Eugène.
Tout a commencé en 1972 quand Jean-Claude Brialy a débarqué au Conquet (29) pour tourner « Les volets clos ». « Ils avaient besoin d'un figurant qui promène un attelage sur le port. Je me suis dit : pourquoi pas ? La scène s'est très bien passée et tout le monde était très sympathique avec moi. A tel point qu'ils ont voulu m'inviter à déjeuner dans un bon restaurant du coin. Moi, je ne voulais pas laisser mes chevaux sur le quai. Alors, je les ai ramenés à la maison et Brialy est venu me chercher en Jeep. Il y avait du beau monde dans ce film : Jacques Charrier, Ginette Leclerc, Nicoletta qui interprétait la chanson du générique. On s'est bien marré ».
Les années passent. Dans le petit monde du cinéma, on se refile le nom d'Eugène Lunven. Il apparaît dans des productions françaises et allemandes. De la figuration à des rôles plus étoffés, il n'y a qu'un pas. Il est rapidement franchi. Dans « Si j'avais 1.000 ans », avec Jean Bouise, Marie Dubois et Daniel Olbrychski, qui était surnommé le « James Dean polonais », Eugène quitte Plougonvelin pour Saint-Cast (29), et campe un ivrogne. Il sera ensuite un marchand de légumes, un flic, un braconnier. 1982 restera pour lui marquée d'une pierre blanche. Le metteur en scène iranien Iradj Azimi le contacte pour les besoins des « Iles », un film sur la vie des goémoniers, et pour lequel il avait besoin de chevaux. Eugène hésite et finit par accepter de s'intégrer à l'équipe. « Ce film restera comme un des plus beaux souvenirs de ma vie. Je jouais un paysan léonard à la vie rude. Comme d'habitude, j'étais d'excellente humeur. Au point que la scripte m'a confié que j'étais le rayon de soleil de l'équipe. On a tourné à Ouessant et à Lampaul-Plouarzel. Il a même été question qu'on aille jusqu'en Norvège, mais c'était en janvier et il faisait beaucoup trop froid. On est resté ici et on a utilisé de la neige carbonique ».
Le comédien allemand Maximilian Schell est la vedette du film, mais Marie Trintignant fait partie de la distribution : « Elle avait 19 ans à l'époque. C'était une fille formidable et adorable. Un jour, j'étais à Ouessant avec elle, et elle avait voulu acheter des chaussons pour sa mère Nadine. Après, nous sommes partis boire l'apéro. J'ai alors composé un poème qui a été mis en musique. Je l'avais écrit en français, mais Iradj Azimi a souhaité que la chanson soit en breton. J'ai dû me replonger dans une langue que peu de gens de ma génération maîtrisaient dans sa forme écrite. La chanson est devenue celle du générique », se souvient Eugène Lunven.