
Ancien capitaine terre-neuvas, Lionel Martin a créé « Mémoire de terre-neuvas », une association destinée à recueillir les témoignages de l'aventure de la grande pêche bretonne sur les bancs morutiers de l'Atlantique- Nord.
Depuis vingt ans qu'il a mis sac à terre, Lionel Martin continue à vivre le grand métier dans sa maison de Saint-Malo. Aujourd'hui, son équipage compte 510 hommes, réunis au sein de l'association du patrimoine qu'il préside. Des marins, mais aussi leur famille. « Edmond Hervé en fait partie, comme petit-fils de terre-neuvas », se plaît à citer le retraité. « Bertrand Delanoë aussi est membre de l'association, son grand-père est né à Saint-Pierre, et naviguait à la grande pêche ».
E l'amicale du patrimoine s'ajoute désormais « Mémoire de terre-neuvas », qui veut étendre son action à l'ensemble de la région et s'adresser en particulier aux marins des Côtes-d'Armor, un pays qui a donné bien des marins à la grande pêche morutière. « Il s'agit de recueillir les souvenirs, les témoignages écrits ou parlés, les photographies, les objets d'archives », explique Lionel Martin, qui compte sur les marins, mais aussi leurs épouses, leurs descendants, les armateurs, les historiens, les collectionneurs, et tous ceux qui ont connu cette époque. « Cette collecte devrait nous permettre de procéder à des publications et de présenter des expositions. Et pourquoi pas, un jour, un musée consacré aux terre-neuvas ? » Déjà, le fonds a commencé à prendre consistance autour des amis du patrimoine maritime réunis autour de l'ancien capitaine. Lui-même y a grandement contribué, avec ses propres souvenirs d'une carrière de 36 ans : embarqué comme mousse alors qu'il était adolescent, il a gagné ses galons de matelot, de second, de capitaine puis de directeur d'armement.
« Je me souviendrai toujours de mon premier départ, le 14 janvier 1952 », raconte-t-il. « Nous étions 500 jeunes Malouins, massés dans le train de Bordeaux pour armer les chalutiers. E la gare, des camions non-bâchés - c'était glacial, mais ça ne faisait que commencer - nous attendaient pour nous conduire au port. On partait pour cinq mois, sur des 68 mètres classiques à pêche latérale. Cinq mois sur la morue, froid intense et cadences folles, 18 heures par jour. Cinq mois sans se laver. Comment le faire, avec un seau d'eau douce quotidien pour 17 marins ? On ne devait pas sentir bien bon dans le train du retour... » Souvenirs de tempêtes aussi, bien sûr. Surtout une, la plus terrible, quand il était capitaine. « C'est bien la seule fois de ma vie où je n'ai pas été fier, à la cape par plus de 100 noeuds de vent, tous les regards braqués sur moi. C'était le boulot, il fallait ramener du poisson, c'était la paie de l'équipage, 58 gars qui travaillaient très dur. Le poisson, c'était aussi le travail des usines. Sans poisson, c'était le chômage ».
Mémoire de terre-neuvas, Maison des associations, 35, rue Ernest-Renan, 35400 Saint-Malo.
Si le commandant Martin est un merveilleux conteur, il est aussi un écrivain reconnu. Son premier livre, « Les forçats de la mer », dont les droits ont été reversés à la Caisse des péris en mer, a été vendu à 23.000 exemplaires. Son quatrième ouvrage, « Le naufrage du terre-neuvas », a été publié l'été dernier chez Breizh diffusion. Il raconte l'aventure d'un Cancalais, seul survivant d'un naufrage qui s'était produit en 1926 sur les côtes du Groënland. « C'est une histoire vécue, devenue une légende de la tradition orale des bancs de Terre-neuve », explique l'auteur. « Tous les marins connaissaient la légende de Sgissak, l'esquimau blanc, qui avait vécu six ans, avec les Inuits avant d'être retrouvé par hasard ».