Patrick Le Doaré : L'oeil du chorégraphe

Photographe, il aurait pu marcher sur les traces de son père Jos Le Doaré, mais Patrick a préféré la danse. Danseur puis chorégraphe, il dirige avec bonheur sa propre compagnie.

Raconter le parcours de Patrick Le Doaré, chorégraphe, c'est comme feuilleter l'album photo d'une Bretagne qui se découvre belle en photos. Fils de Jos Le Doaré, fondateur des emblématiques Editions Jos, Patrick a grandi au milieu des cartes postales, reprenant le flambeau en devenant photographe lui-même, jusqu'à ce qu'il rencontre la danse et devienne chorégraphe. Aujourd'hui à la tête de la seule compagnie de danse subventionnée en Bretagne, il évangélise patiemment la région auprès des enfants et des amateurs, bouleversant des vies au passage, avec son concept « L'écriture en mouvement ».

Une saga familiale

Au début de la saga Le Doaré, il y a Jean-Marie, le grand-père. Né en 1859 dans le Porzay. Voyageur de commerce, il décide d'acheter un des premiers appareils photo. « C'était le pharmacien qui les vendait, à cause des produits chimiques ! Il s'est mis à faire des photos, puis il a ouvert un magasin. Avec la guerre de 14-18, il a tout de suite vu le développement possible des cartes postales... », explique son petit fils Patrick Le Doaré, calé dans un fauteuil au coin du feu, dans un café du port de Kernével. Le regard très bleu, la barbe qui hésite entre gris et blanc, une sacoche lui tirant en permanence l'épaule, le chorégraphe a l'air d'un correspondant de guerre en reportage. Et si il a longtemps porté un appareil photo, c'est à présent d'un ordinateur portable dont il se sert pour transporter musique et partitions de danse. Mais revenons à l'histoire familiale. En 1904 naît Joseph (Jos), à Châteaulin. Fan de scoutisme (il a connu Baden-Powell), c'est dans ce milieu qu'il rencontrera sa future femme, Marguerite Lefèvre-Utile. Mademoiselle Lu elle-même. « Une fille de grands bourgeois. Elle avait son portrait sur les boîtes de biscuits. Elle vivait dans un décorum pas possible... Servie à table par des maîtres d'hôtel faisant le pied de grue derrière elle, devant une rangée de lévriers afghans au garde à vous. Elle détestait ça. » Le jeune couple s'installe en plein centre de Châteaulin, où Joseph prend la suite de son père, après avoir suivi l'enseignement de la première école de photographie de Paris. Femme de tête, Marguerite tient le magasin, la maison, et s'occupe de leurs neuf enfants, pendant que Jos passe tout son temps à mitrailler la région. « C'est sans doute l'un des premiers dans le monde à avoir introduit une dimension artistique dans la carte postale. Le nom complet, c'est : Editions d'art Jos Le Doaré. Un pionnier. Dans les années soixante, il inventera les premières cartes de voeux », souligne avec fierté Patrick Le Doaré.

Une maison magique

Patrick, lui, naît en 1954. Un vrai petit dernier : chouchouté par ses cinq grandes soeurs, laissé en liberté, il va faire de la maison de Châteaulin un terrain de jeu aussi magique que le château de Poudlard pour Harry Potter. « Imaginez ! Une maison de 35 pièces ! Le laboratoire avec ses lumières rouges ! La réserve, remplie de cartes postales : un vrai mur d'images ! La cave, un labyrinthe de cartons ! Les cuves remplies de produits chimiques, les bacs en ciment où l'eau coule en permanence ! Et l'atelier de photographie, avec des verrières immenses et des rideaux comme au théâtre ! Toute une maison pensée pour la photo... » En 1961, Dominique, l'aîné, entre dans l'entreprise, avec les débuts de la couleur, et complétera la collection de cartes postales en bouclant tout le territoire de la Bretagne. En 1971, Patrick fait sa première photo « Clic-clac. Et elle était réussie. Mon père disait toujours que ce n'est pas l'appareil qui fait la photo, mais l'oeil ». Alors, pendant huit ans, il va faire le tour de la Bretagne « en bagnole, avec le sac à dos et la tente, pour pouvoir me lever à quatre heures du mat' pour les levers de soleil. » Trois ans plus tard, en pleine révolution culturelle bretonne, Patrick retrouve Maribé, l'amour de ses quinze ans. Le couple rentre avec forcce et passion dans ce tourbillon, mélange d'idées libertaires et d'influences celtiques. C'est l'arrivée des Irlandais, du jazz, du folk. Patrick a les cheveux longs, il s'éclate dans les festoù-noz, se jette dans la lutte bretonne. Maribé prend des cours de danse contemporaine, mais Patrick s'en « fout complètement ». Jusqu'à une rencontre, le tournant décisif de sa vie d'homme et d'artiste. En 1977, Maribé est en stage à Nantes. Il la rejoint au restaurant, et c'est là qu'il fait la connaissance de Susan Buirge, grande chorégraphe. Fans de Bob Dylan, ils se retrouvent sur ce terrain, et leur conversation va changer à tout jamais sa vision de la danse. Il commence à danser. E Paris, six heures par jour. Maribé et Patrick resteront alors huit ans à Trégarvan où ils créent la Compagnie du Garvan, vivant d'amour et d'eau fraîche, partant en stop faire des stages à Paris, donnant des cours. « C'est là que j'ai commencé à écrire J'étais très attiré par l'humain, la rencontre. J'aime voir le déclic dans les yeux de l'autre, particulièrement les enfants, quand il trouve son chemin dansé. » Pendant trois ans, ils vont multiplier les expériences en compagnie de plasticiens, musiciens, conteurs, au sein d'« Art Contre Art ». Des performances avec des amateurs dans des endroits atypiques : lavoirs à Brest, criée de Douarnenez, Grand Hôtel de la Mer à Morgat, salles omnisports pour « Gumnos ». Des projets originaux qui feront beaucoup pour leur notoriété, et en 1986, une subvention leur est accordée, c'est la naissance de la Compagnie Patrick Le Doaré, en 1987.

Déclics et regards

En 1989, pour le bicentenaire de la Révolution française, Le Doaré est amené à travailler avec 25 écoles pendant un an. Déclic. Depuis, en parallèle de son travail de création avec des professionnels, il ne cessera de monter projet sur projet avec enfants ou adultes amateurs. Pendant que Maribé continue en parallèle un travail sur le solo, il invente « l'écriture en mouvement », un processus qui « aide chacun à faire émerger sa propre écriture chorégraphique, avec ce qu'il est, à trouver son propre langage corporel, toujours dans un grand respect de l'autre, avec pour constante la relation humaine. » Michel Rostain, du Théâtre de Cornouaille, Jacques Blanc, du Quartz, Josette Joubier, directrice du Grand théâtre de Lorient vont alors lui faire confiance, coproduisant ses spectacles, ou l'invitant en résidence, pour un travail colossal auprès des amateurs, comme à Lorient depuis trois ans. C'est encore à Lorient que verra le jour ce mois-ci sa dernière création, « Scratch ! », petite forme légère et transportable sur l'écriture chorégraphique. « Nouvelles », quatre exercices de styles pertinents et affûtés, tournent actuellement en Bretagne, et « Seule avec lui », un solo de Roxane Defévère, sera présenté le 20 avril à Quimperlé. De Fougères à Brest, Le Doaré ne piège plus les levers de soleil, mais traverse encore la Bretagne, toujours pour des histoires de déclic...

Autres articles sur : Bretons du jour

Chanson. L'opéra-bouffe des Goristes

Les dents n'ont pas fini de grincer et les zygomatiques n'ont pas fini de se tendre. Jeudi, les Goristes, poids lou...

Archéologie. L'homme qui redresse les menhirs

Il est l'un des trois ou quatre archéologues les plus renommés de Bretagne. À son tableau de fouilles, on compte no...

Égyptologie. Des trésors plein les fouilles

Égyptologue rattachée au CNRS, la Douarneniste Sophie Desplancques s'apprête à repartir en mission en Égypte, à la...

Bretagne.com | Le Studio T | eZ publish™