
Il y a 40 ans, de jeunes marins effectuaient les premières plongées à bord d'un sous-marin à propulsion et armes nucléaires. Le Brestois Raymond Le Guillou faisait partie de ces pionniers du Redoutable.
Avec ses 9.000 t de technologie et d'acier spécial, qui balayaient les 800 et 1.200 tonnes des plus gros sous-marins diesel de l'époque, on ne jouait plus dans la même cour. La Marine française basculait dans une tout autre dimension. « Le Redoutable avait 20 ans d'avance sur les autres navires », se souvient le Brestois Raymond Le Guillou qui effectue la première relève d'équipage le 20 août 1971, chargé des installations et de la distribution électriques.
Le Redoutable a été le premier sous-marin français à propulsion nucléaire. Armé de seize missiles également nucléaires, la terrifiante force de frappe est imaginée dans un contexte géopolitique des plus tendus, au paroxysme de la guerre froide. Mais s'il est construit pour ne jamais entrer en action, pour faire planer la « redoutable menace », le danger d'essuyer les plâtres d'un tel engin est bien réel ! « On n'avait pas de retour d'expérience sur un coeur nucléaire embarqué. Et puis, c'était une première de transporter autant de têtes nucléaires, dans un espace aussi restreint, partagé par 125 bonshommes ».
Les marins avaient bien d'autres raisons de « psychoter »... Le sous-marin contenait dans ses entrailles l'équivalent de 500 Hiroshima ! « Quelques années auparavant, j'avais assisté à plusieurs tirs en condition réelle à Mururoa et Fangatofa. Je n'avais aucun mal à imaginer la puissance prodigieuse qui dormait, deux cloisons plus loin ». Et pour ne rien arranger, en janvier 1968, le sous-marin diesel Minerve disparaissait au fond de la Méditerranée, avec ses 65 marins. Sans trace, sans scénario connu...
« En plus de cette pression technologique, on se demandait si on allait tenir mentalement pendant soixante jours, sans jamais remonter à l'air libre. Comment allait-on s'entendre à 125, alors que les précédents sous-marins fonctionnaient à 60. Nos familles allaient-elles aussi tenir le choc, est-ce qu'on allait prendre du poids... Finalement, notre niveau de préparation et les nombreux essais avant les deux premières patrouilles (en janvier et mai 1972) nous ont rapidement rassurés ». Hormis quelques pépins inhérents à tout prototype, tout s'est enchaîné au fil des missions les plus secrètes. « Même si nous ne savions jamais où nous nous trouvions, nous avions un réel sentiment de fierté, avec l'impression de travailler pour la paix ». Depuis 1972, les sous-marins nucléaires français ont bouclé, sans incident majeur, plus de 420 patrouilles d'une soixantaine de jours.
On célébrera cet après-midi, à la cité de la mer de Cherbourg, les 40 ans du lancement du Redoutable. Mis à l’eau le 29 mars 1967, il faudra attendre plus de trois ans avant de valider l’ensemble de ses installations et de le voir partir en opération, avec ses seize missiles nucléaires. Récupéré en 1991 par Cherbourg (Brest n’en voulut pas après son retrait du service), le sous-marin est visitable depuis 2002. Il est aujourd’hui l’un des deux plus grands sous-marins que l’on peut visiter dans le monde. (Sources : FOST, Force océanique stratégique, par Yves Cariou, Marines éditions, décembre 2006)