Proust en BD : Le pari réussi d'un brestois

Dans l'oeuvre de Proust, il n'y a pas d'heroïc fantasy, ni de conflit intergalactique. Pourtant, son adaptation en bande dessinée a déjà passionné 300.000 lecteurs. À l'origine de ce pari insensé, Stéphane Heuet, un Brestois venu par hasard à la BD, et à reculons dans l'univers proustien.

Scène improbable samedi, à Brest, à la librairie Dialogues : une longue file de personnes, la BD « Un amour de Swann » sous le bras, attendant patiemment une dédicace de Stéphane Heuet. « À chaque contact, on me parle d'un passage particulier, c'est vraiment incroyable », sourit l'auteur. À 50 ans, le Brestois vit une petite « success story », et pas seulement dans sa ville natale : 300.000 exemplaires de ses quatre premiers tomes se sont déjà vendus. Le quatrième, « Un amour de Swann », tiré à 45.000 exemplaires début décembre, a été réédité dès le 10 janvier ! L'ensemble est traduit aux États-Unis, Brésil, Pays-Bas, en Corée, Chine populaire, Mexique, Amérique Latine...

« Poussiéreux snob, démodé »

Marcel Proust n'était pourtant pas, a priori, la madeleine de Stéphane Heuet. Le jeune homme a 20 ans quand, engagé dans la Marine nationale, il se casse une cheville. Son bâtiment, le Jules-Verne, mouille alors à Djibouti. « On dit qu'il faut se casser une jambe pour lire Proust. C'était l'occasion... J'ai laissé tomber au bout de quinze pages, pour toujours, pensais-je ». Quinze ans plus tard, une scène de ménage avec son ex-épouse dérive sur l'oeuvre de Marcel Proust. « Je m'y suis remis pour avoir raison, pour lui montrer combien il était poussiéreux, snob, démodé ».

« J'étais complètement allumé »

Stéphane Heuet est finalement subjugué. Il dévore les quinze volumes d'« A la recherche du temps perdu », puis du temps présent, suit avec délectation les pas de Madame Verdurin, de la duchesse de Guermantes, de Charlus ou Swann dans le Paris mondain du début du siècle. « Proust, c'est incroyablement visuel, c'est un peintre raté qui avait le talent incroyable de décrire », s'enthousiasme-t-il. Il en est sûr, la bande dessinée a dû s'emparer goulûment de son univers. « J'étais complètement allumé, persuadé que ça existait », raconte-t-il. Rien. Nib. Il tombe des nues. Il se jette dans un projet d'adaptation, à des années lumières des Largo Winch, XIII et autres Lanfeust de Troy. Il n'a qu'une idée : « Intéresser les Proustiens ».

« Oh, là, prise de tête ! »

L'un d'entre eux, l'éditeur Guy Delcourt, le signe, en le prévenant : « Tu n'en vendras pas 500 ». Qu'importe, Stéphane Heuet commence à caviarder « Combray », premier tome d'« À la recherche du temps perdu ». « J'avais l'impression de travailler entre une vieille érudite qui me reprend si je fais trop de coupes sombres, et le jeune qui me dit : oh, là, prise de tête ! ». Bizarrement, c'est du cinéma que lui vient la solution : « Ce qui m'a permis de le faire, c'est le film "Jules et Jim". Truffaut n'a pas hésité à mettre une voix off importante. Avec cette correspondance entre dialogues et voix off, je me suis dit que c'était jouable ».

Bourgeois « tintinesques »

Grand admirateur d'Hergé - « Le plus grand » - et de l'école ligne claire, il dessine des grands bourgeois parisiens un peu « tintinesques », qu'ils plantent dans des décors très réalistes. En 1998, il a encore dans l'idée qu'il ne va toucher que les exégètes. Depuis, il est alpagué par des ados « parfaitement capables de lire Proust ! » comme par de vieux lecteurs infaillibles qui découvrent la BD. La clé de cet engouement ? « Proust rebute. Moi, je voulais que le lecteur le trouve aussi facile à lire que Tintin. Et comme beaucoup de gens voulaient savoir ce que c'était que cette histoire de madeleine... ».

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