
Les bateaux qui sortent de son chantier brillent, friment et pavoisent à sa place. Yann Mauffret, l'une des figures du Guip, n'est pas du genre à jouer les stars. On le croise peu en dehors de son antre posé sur le port de commerce à Brest.
Toujours en pull ou en tee-shirt, ce passionné de belles coques est presque aussi brut que le bois exotique qu'il façonne. Les bateaux en bois sont toute sa vie.
Il ne s'y prendrait pas autrement pour caresser le corps d'une femme. En passant ses mains calleuses sur la matière, il imagine les angles, les courbures. Il y a de la délicatesse et de la rusticité mêlées dans cet homme de 48 ans.
Son histoire professionnelle s'est tracée dans le sillage des bateaux d'exception qui sont passés entre ses mains. Et des magnifiques aventures humaines qui ont soufflé sur les restaurations les plus improbables.
Le chantier du Guip est devenu, en 25 ans, une référence internationale dans le milieu de la construction navale en bois. Belle-Angèle, Bergère de Domrémy, Notre Dame de Rumengol, Recouvrance... Les amoureux du yachting n'oublient pas le splendide 12 m JI Vanity V. Le Guip s'est peu à peu gravé un nom dans le petit monde (de plus en plus confidentiel) de la construction bois. En 1976, le jeune Morbihannais de la presqu'île de Rhuys débarque côté golfe, à 18 ans, sur l'île aux Moines, dans la minuscule anse du Guip, après avoir été formé pendant deux ans à la rigoureuse école du chantier Craff de Bénodet. Jeune homme en quête de voyages et d'aventures (à peine sorti des années baba cool), l'apprenti-charpentier rêve de construire son propre bateau. Pour mettre à nouveau les voiles croit-il à l'époque. Cinq ans plus tard, il rachète le chantier du Guip aux côtés d'un jeune Basque. « Nous ne savions pas du tout où nous nous embarquions, nous travaillions à vue ».
En 1983, Paul Bonnel (son associé d'aujourd'hui) le rejoint. Il délaisse la restauration des moulins à vent du nord de la France pour les jolies coques bretonnes que l'on entretient et construit patiemment dans le Morbihan.
Le chantier vit le plus souvent des professionnels de la pêche qui leur confient leur canot. En 1985, les associés du Guip se lancent dans la construction d'un sinagot neuf sur des plans historiques, le Map ar Guip. Sans le savoir, ils initient la vague qui portera les fêtes de vieux gréements. Eté 1986 : leur sinagot fait un tabac au rassemblement de Douarnenez. Le coup d'accélérateur tombe à point nommé dans une période où la construction neuve s'assombrit dans le monde de la pêche. L'engouement pour les gréements traditionnels à restaurer ou à reconstruire à l'identique ne mollira plus.
En 1990, toujours à l'île aux Moines, la construction du lougre de Pont-Aven, la Belle-Angèle, apporte une nouvelle référence au chantier qui ne cesse de monter. Un peu plus tard, les Morbihannais entrent dans le carré très fermé du projet le plus attendu à la pointe bretonne : la construction de la goélette brestoise La Recouvrance (une réplique de 1817), annoncée pour les fêtes maritimes de 1992.
Alors que les chantiers finistériens tiennent économiquement et politiquement la corde, c'est finalement le Guip, le voisin du 56, qui décroche la timbale. E condition que le chantier s'installe à Brest au beau milieu du quai Malbert !
Pari tenu. La construction menée tambour battant va durer un an pour la coque. Le voilier est mis à l'eau le 24 juillet 1992 (sans avoir le temps d'être gréé et accastillé), après un an d'un travail acharné sur le port. Le bateau est une magnifique réussite. Il marque une nouvelle ère pour le chantier capable de venir à bout d'une réplique historique de gros tonnage.
La Recouvrance à l'eau, arrivent les yachts de la belle plaisance. Des restaurations toutes aussi impressionnantes, de la coque à l'aménagement intérieur. Le chantier sait aussi travailler en finesse, jusqu'aux finitions les plus abouties. Vanity V restauré en 1998-1999 raflera tous les prix. Un autre voilier, Atlas, en bois moulé collé sous vide (2001) apportera une nouvelle couleur à la palette du chantier.
En 2005, changement radical d'univers. Un marin-pêcheur de Kérity Penmarc'h arrive avec une nouvellle histoire. Il veut faire construire le dernier bateau de sa carrière, avant de transmettre le métier. Il souhaite un bateau qui ait une âme qui sente encore le bois et l'essence même du métier. « Je viens vous voir parce que je sais qu'on va pouvoir discuter, qu'on va réussir à se comprendre ».
Il ne veut pas d'une coque en acier, encore moins d'un bateau en plastique construit en série. Il désire un canot qui lui ressemble. L'Enfant des Flots est dessiné et entièrement réalisé par Yann Mauffret et son équipe.
Aujourd'hui, le chantier du Guip concentre les trois-quarts de son activité à Brest. L'équipe de dix-sept personnes travaille sur un superbe 12 m JI Camper et Nicholson de 1937, le Wings. Entièrement restauré (il ne reste quasiment que le lest en plomb d'origine), il est à livrer en un temps record pour la fin juin. Son propriétaire anglais aimerait participer à la régate des anciens 12 m JI, cet été à Valence. Le défi est à la mesure de ce que le Guip est capable de relever. L'étincelle plus que jamais dans les yeux, Yann Mauffret se dit « complètement bouffé par ses bateaux ».
« Ce métier, on le fait à fond ou pas du tout (entre 50 et 60 h de travail par semaine, six jours sur sept). Pas de place aux faux-semblants, à l'à-peu-près. Quand on fait mal, il faut recommencer à zéro ».
« Au résultat, le bateau est strictement le reflet de ce qu'on y met, de ce que l'on est ». L'argent ne sera jamais sa récompense. « Nous sommes dans une logique spatio-temporelle très différente de celle des financiers et a fortiori des banquiers. Je sais parfaitement que le souci du beau, du détail, la volonté d'exigence en dépit de la qualité des matériaux qui ne cesse de décroître est de moins en moins dans la mouvance industrielle ambiante. Mais c'est aussi pour ça que je poursuis ce métier ». Jusqu'au-boutiste dans une démarche délicieusement anachronique.