1924 : Les sardinières voient rouge

Le feu couvait depuis des années dans les ports sardiniers du littoral Atlantique. Il va se déclarer le 20 novembre 1924 à Douarnenez et embraser, durant un mois et demi, le monde syndical de la France entière. En cause : les salaires dans les conserveries.

La vie n'est pas rose dans la capitale bretonne du poisson argenté, en cette première moitié du XX e siècle. Sous la férule des conserveurs et des contremaîtresses d'usines, les penn sardines galèrent littéralement avec des rémunérations de misère. Sans parler des soudeurs de boîtes soumis au même traitement.
Avec une vingtaine de conserveries de poissons employant environ trois mille personnes dont des gamines de dix ou douze ans, Douarnenez devient, dans les années 20, un véritable centre industriel, ce qui n'empêche pas tout ce petit monde de végéter. Pour une durée de travail approximative de quatre-vingts heures en cinq jours, les femmes gagnent alors en moyenne soixante-dix francs. D'où des conditions de vie extrêmement précaires.

Une solidarité nationale

C'est donc dans ce contexte qu'intervient, le 20 novembre 1924, à la fabrique de boîtes de conserves Carnaud, la grève qui va mettre le feu aux poudres dans les autres établissements de ce secteur économique et déclencher un mouvement de solidarité d'ampleur nationale. Coïncidence : le maire nouvellement élu, Daniel Le Flanchec, est un communiste bon teint totalement acquis à la cause ouvrière.

Secrétaire départemental du parti et renommé pour ses coups de gueule et ses talents oratoires, Le Flanchec jouit d'autre part d'une réputation de militant à toute épreuve. Originaire de Trédrez près de Lannion, il a passé sa jeunesse à Landerneau et participé à de nombreux combats pour la défense des classes sociales défavorisées.

Sitôt investi de ses fonctions de premier magistrat à la mairie de Douarnenez, Le Flanchec va donner la pleine mesure de son engagement politique et de ses qualités intrinsèques face à une situation survoltée. Le comité de grève mis en place revendique un salaire horaire d'un franc pour les ouvrières et de 1,50 franc pour les manoeuvres au lieu de 0,80 F et de 1,30 F. Mais les patrons ne veulent rien entendre, de sorte que, le 25 novembre, l'ensemble du personnel des usines de Douarnenez cesse le travail et se retrouve dans la rue, drapeau rouge en tête et martelant des sabots les slogans en breton.

Le maire en tête

L'écho de cette première manifestation est tel qu'à Paris, le Comité directeur du Parti communiste dépêche en toute hâte l'un de ses principaux dirigeants, Charles Tillon, pour prêter main-forte aux grévistes et joindre sa voix à celle de son ami Le Flanchec qui, en l'occurrence, conduit le cortège. Le conflit social va à ce point s'envenimer que le ministre radical-socialiste de l'Intérieur, Camille Chautemps, se voit dans l'obligation d'intervenir. Il ordonne aux gendarmes une charge contre les manifestants qui fera des blessés. Du coup Le Flanchec est démis de ses fonctions communales par le préfet et ne retrouvera son poste qu'un mois plus tard.

Symbole de la lutte des classes

On en est là quand, le 12 décembre, Justin Godard, ministre du Travail dans le gouvernement de gauche au pouvoir, décide de convoquer dans son bureau les responsables syndicaux des deux parties opposées. Vaine démarche : les dirigeants patronaux ne lâchent rien, persuadés que le travail reprendra par la force des choses du fait du manque à gagner qui finira par semer la discorde dans les familles. Encore que, pour l'heure, « tenir » reste le mot d'ordre du mouvement ouvrier avec le soutien, il est vrai, des souscriptions organisées en sa faveur par des journaux et des réseaux militants de gauche pour qui cette grève représente un symbole de la lutte des classes. Nombre de personnalités politiques de premier plan d'ailleurs y participent, tels Léon Blum, Vincent Auriol et Marcel Cachin. Ce dernier, qui parle breton, fera même le voyage de Douarnenez pour cautionner cette révolte prolétarienne.

Les « jaunes » attaquent la mairie

Si les Douarnenistes partagent majoritairement les revendications des grévistes, tous n'adhèrent pas pour autant aux idées du Parti communiste incarnées par leur maire. Il en est même qui le haïssent au point de vouloir sa peau. C'est ainsi qu'au premier de l'an 1925, alors que les négociations sur les salaires sont au point mort, une quinzaine de « jaunes » font irruption dans un bistrot de la ville où Le Flanchec et quelques amis s'en donnent à coeur joie, chantant à gorge déployée. Soudain des coups de feu claquent : le premier magistrat tombe, le cou traversé par une balle. De l'hôpital de Quimper où il a été transporté en urgence, les nouvelles du célèbre patient se font rassurantes. De fait, quatre jours plus tard, Le Flanchec réapparaît en gare de Douarnenez attendu par dix mille partisans. Porté en triomphe sur une estrade, il se garde bien toutefois de prendre la parole. Et pour cause : le projectile a sérieusement endommagé ses cordes vocales. Un véritable miracle qu'il ait échappé à la mort. « Sa voix est réduite à un souffle », commente le journal L' Humanité.

Claude Péridy

Pour en savoir plus :

- Douarnenez de 1800 à nos jours par Jean-Michel Le Boulanger (Presses Universitaires de Rennes, 2000).
- Les ouvrières de la mer - Histoire des sardiniers du littoral breton par Anne-Denès Martin (éditions L' Harmattan).
- L'épopée de la sardine par J.C Boulard (éditions Ouest-France Ifremer, 1991).
- La pêche bretonne au bon vieux temps par Claude Péridy (éditions Keltia Graphic Spézet, 2007).
- Ports de pêche en crise - L'exemple de Douarnenez - Ouvrage collectif (éditions L' Harmattan, 1998).
- Flanchec par Jean-Michel Le Boulanger (éditions Mémoire de la Ville - Douarnenez, 1997).
- Musée de la pêche, 3 rue Vauban à Concarneau. - Port-Musée Place de l'Enfer B.P. 171 Douarnenez 29177

Envoyer à un ami | Version imprimable | Haut de page

Bretagne.com | Le Studio T | eZ publish™