
La majorité des Bretons est fière aujourd'hui de leur identité, ce qui n'a pas toujours été le cas, dans un passé récent. Quelle est la force de cette bretonnité ? Quelles en sont les limites ? A-t-elle de l'avenir, dans un contexte de mondialisation de l'économie et des cultures ? Ronan Le Coadic, sociologue, a accepté d'alimenter la réflexion.
Qu'est ce que cela veut dire, aujourd'hui, se sentir Breton ?
- « Ce n'est plus une honte, comme cela a pu l'être dans le passé, même s'il reste une minorité de Bretons qui éprouvent un malaise lorsqu'on aborde la question de leur bretonnité. Au sein de cette minorité, d'ailleurs, le sentiment de gêne est souvent compensé par un certain regain de fierté. Pour le reste, il existe diverses façons de se sentir Breton.
De quand date cette prise de conscience ?
- « Le basculement de l'opinion s'est opéré en une vingtaine d'années. L'influence des musiciens a été importante. Alan Stivell a montré le chemin, et le niveau musical en Bretagne est, aujourd'hui, exceptionnel. Les écoles Diwan ont également pesé sur cette évolution, parce qu'elles ont su s'implanter localement et créer des réseaux. Mais, plus fondamentalement, les Bretons ont changé leur rapport à l'État : ce n'est plus, désormais, un Dieu-le-père à la parole sacrée. Dans le passé, l'image des pauvres paysans bretons, alcooliques et sauvages -largement diffusée par l'école républicaine- avait convaincu les Bretons qu'il fallait qu'ils se débarrassent de leurs oripeaux de bretonnité (langue, vêtements, habitat...) pour devenir des hommes modernes.
Pour autant, tous les tabous sont-ils tombés ?
- « Je ne crois pas. C'est un processus lent. Il est toujours très difficile de casser les tabous. Quand on s'en prend à eux par la violence, par exemple, comme cela a été un peu le cas en Bretagne, on risque surtout de les renforcer. Aujourd'hui, les tabous tombent progressivement. Mais, d'une part, l'identité bretonne n'est toujours pas reconnue des élites au pouvoir.
Pourquoi l'identité bretonne est-elle si forte ?
- « C'est, en premier lieu, une réalité historique plus que millénaire. Jules César parlait déjà des Bretons, au Ier siècle avant Jésus-Christ. Ceci dit, l'histoire n'explique pas tout; ainsi, les puissants Burgondes n'ont pas généré, aujourd'hui, une forte identité bourguignonne. En fait, la culture et l'identité bretonnes ne sont pas une simple reproduction du passé. Chaque génération produit, aussi, une culture nouvelle. Qu'y a-t-il de commun, en effet, entre les festoù-noz de la société paysanne d'avant-guerre et ceux d'aujourd'hui ?
La production culturelle bretonne est d'autant plus féconde qu'elle se nourrit à la fois du passé et d'influences extérieures, qu'il s'agisse, sur le plan musical, des mélodies ou des instruments.
Quel avenir pour la bretonnité face à la mondialisation ?
- « Partout dans le monde, aujourd'hui, les individus cherchent à être les sujets, les maîtres de leur destin. Ils choisissent, ou non, de mettre en avant telle ou telle facette de leur identité. Ils composent leur propre modèle familial. Ils se bâtissent un syncrétisme religieux... C'est dans ce cadre qu'il faut poser la question bretonne, me semble-t-il.
Quoi qu'il en soit, la question des identités -l'identité bretonne comme les autres- se pose désormais dans cette perspective mondiale. Le sentiment identitaire est question d'équilibre, en fait : s'il est trop fort, il conduit au refus d'autrui ou à l'impérialisme mais, s'il est trop faible, il conduit à des comportements autodestructeurs (alcoolisme, drogue, suicide). »
Recueilli Par Hervé Queillé