Mont-Saint-Michel, la région Bretagne s'engage

La Bretagne, qui voit dans le Mont-Saint-Michel la merveille de sa porte nord, est prête à payer pour faire revenir la mer à ses pieds. Mais pour éviter d'être entraîné dans une dérive budgétaire incontrôlée - par l'envol du coût des travaux -, le conseil régional a décidé de limiter la contribution bretonne à 25 millions d'euros. A l'assemblée régionale, personne ne conteste l'intérêt d'une opération de remise en valeur du Mont Saint-Michel et de sa baie.

Certes, la « merveille de l'Occident » est pour nous un peu orientale puisqu'elle se situe en Normandie, mais l'attractivité du cinquième monument le plus visité de France bénéficie à la région. Alors, sur le principe, la région Bretagne et le département d'Ille-et-Vilaine ont donné leur accord pour aider la région Basse-Normandie et le département de la Manche à financer les travaux devant permettre de désenvaser la baie et d'en aménager l'accueil et les accès.

Le Mont-Saint-Michel redeviendra une île -ou presque- avant la fin de la décennie, retrouvant une splendeur que le stationnement de milliers de véhicules au pied même de ses remparts, ainsi que la très vilaine digue-route qui l'arrime au continent avaient altérée.
D'importants travaux, pour un montant de 220 millions d'euros, vont lui permettre de larguer les amarres, favorisant son désenvasement par la réalisation d'un nouveau barrage réversible sur le Couesnon. C'est à ce petit fleuve qu'incombera désormais la tâche de chasser vers le large les millions de mètres cubes de sable, libérant le Mont aujourd'hui prisonnier de cette gangue.

A deux reprises, l'homme a changé sensiblement la vie du Mont. Une première fois, en 1879, une digue-route est réalisée pour desservir le rocher. Les ingénieurs, qui redoutent d'être en retard sur leur calendrier, renoncent à un tracé en courbe pour aller tout droit.

Le Couesnon, un des trois cours d'eau (avec la Sée et la Sélune) est piégé. Il est condamné à s'écouler vers l'ouest, vers la Bretagne (1). Il contribue à combler davantage encore la baie, favorisant un phénomène de poldérisation déjà encouragé aux XVIIIe et XIXe siècles, afin de gagner des terres cultivables.

Le pire se produit pourtant plus tard, dans les années 60 : un barrage est édifié sur le Couesnon. Canalisé, équipé de portes-à-flot, il est destiné à protéger Pontorson d'éventuelles inondations. Alors que certains rêvent de pédalos et d'activités nautiques sur le fleuve domestiqué, d'autres s'inquiètent des conséquences du barrage.

Le Mont est classé au patrimoine mondial de l'Unesco depuis 1979 et sa baie (400 km²) depuis 1987. En proie à un très fort marnage -15 mètres entre haute et basse mers- elle se comble de sédiments.

« Comme toutes les baies », retient à l'évidence Jean-François Beaulincourt. Ingénieur du BTP, réalisateur du métro de Rennes, il est aujourd'hui en charge du dossier Mont-Saint-Michel.

Jusqu'à l'édification du barrage, le Couesnon déversait ses eaux dans la baie, chassant les sédiments vers le large. Le rapport de forces a changé : 700.000 mètres cubes, 25 hectares supplémentaires d'herbus sont apportés chaque année.

Trois millions de visiteurs

Le succès touristique du Mont a fait le reste. Image destructrice que celle de 15 hectares de parkings situés au pied des remparts. Au pire (juin), le Mont reçoit 10.000 à 12.000 visiteurs par jour, 20.000 les grands week-ends. A 30 ou 40 reprises, on atteint 30.000 personnes. « L'effet des 35 heures a fait passer de 95 à 110 les jours de pointe », rapporte Jean-François Beaulincourt qui estime encore qu'à un même moment 20.000 personnes peuvent se trouver agglutinées dans l'unique ruelle du Mont. Au total, plus de trois millions de visiteurs, dont 20 % d'étrangers.

Le Mont sature, quoiqu'en disent ses commerçants. Pour lui éviter l'asphyxie qui menace -cinq millions de visiteurs dans dix ans-, il convenait de lui redonner de l'air et de l'eau.

Pour un amour de crapaud

Rendre au Mont son paysage maritime, telle est la mission que se sont fixés les pouvoirs publics, une ambition qui -de Balladur à Jospin et Raffarin- ne souffre plus de discussion. Récemment, des travaux ont été menés dans l'anse de Moidrey, partie intégrante du delta du Couesnon. Il s'agit là de récréer un ensemble de 12 kilomètres de canaux naturels dont l'entrelac équivaut à une réserve hydraulique de 700.000 mètres cubes.

Cher petit crapaud

Au préalable, une douzaine de mares ont été recreusées au profit d'un petit crapaud familier des zones humides, le pélodyte ponctué, avant la période de ses amours printanières. Le crapaud et quelques centaines d'autres de ses congénères ainsi rendus à leurs ébats, les engins de chantier vont pouvoir mener à bien le traitement de ce réservoir, enlevant 600.000 mètres cubes de "tangue" (sédiment sableux).A terme, ce réservoir viendra donner un coup de main au nouveau barrage dont la construction, étalée sur deux ans et demi, démarre à la fin de cette année. L'ouvrage, d'un type particulier, testé en bassin de 50 mètres à Grenoble (Isère), sera pourvu de huit vannes réversibles. Elles laisseront entrer le jusant. L'eau ainsi stockée à marée montante -un million et demi de mètres cubes- repoussera à marée basse les sédiments vers la haute mer.

C'est donc le Couesnon, dont le lit sera en outre curé, épaulé par le contenu de l'anse de Moidrey, qui s'acquittera de la tâche dont il avait été privé. Il retrouvera sa liberté à l'ouest dans un premier temps, à l'est ensuite, grâce à une arête sous-marine qui matérialisera deux lits pour une meilleure dispersion des sédiments, dont la couche « en trop » est de 1,80 mètre à l'heure actuelle.

(1) Le Mont-Saint-Michel a toujours appartenu au diocèse d'Avranches. Il a, par conséquent, toujours été normand.

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Pratique

Mont et « merveilles » à l'horizon
  • Le Mont-Saint-Michel compte 50 habitants. 20 personnes y résident à l’année et, parmi elles, des fonctionnaires (La Poste, policier municipal) et douze religieux. Depuis juin 2001, une communauté religieuse (Fraternité monastique de Jérusalem) s’y est, en effet, réinstallée. Elle comprend cinq moines sous l’autorité du Frère prieur François, la cinquantaine, plus sept moniales que dirige sœur Judith, 30 ans à peine, hier encore directrice de la communication du groupe Kenzo. 132 Montois figurent sur la liste électorale. Le conseil municipal se limite à neuf membres : le maire, deux adjoints, un adjoint délégué et cinq conseillers. Contrairement à une idée reçue, le Mont ne bénéficie pas d’un régime fiscal particulier. « Ce n’est pas Monaco », soupire le maire, Patrick Gaulois (divers droite).
  • Le Mont-Saint-Michel vit de l’accueil de ses trois millions de visiteurs annuels. Quand ils franchissent la porte de l’Avancée, quelque 50 restaurants, hôtels, musées, vendeurs de bimbeloterie les attendent de pied ferme. Du reste, l’activité commerciale du Mont débute sur le continent. En effet, l’extrémité sud de la digue appartient au territoire communal, tout comme 400 hectares poldérisés et exploités par deux agriculteurs. L’ensemble fournit «entre 600 et 1.000 emplois directs », générant, selon le maire, 5.000 emplois en Normandie. On dit ignorer sur place le volume financier ainsi dégagé. En 1999, une étude avait montré que le « panier » moyen d’un visiteur était de 100 F.
  • Dès 2006, un nouveau parc de stationnement de 25 hectares (pour 4.150 véhicules) sera aménagé sur le continent, libérant les 15 hectares actuels au pied du Mont, qu’il faudra déblayer mécaniquement pour faire place nette en 2008. A son tour, la digue-route s’effacera. Elle aura été remplacée par une nouvelle chaussée, sur laquelle circuleront des navettes. Longues de 30 mètres (réversibles elles aussi), elles embarqueront les visiteurs sur un trajet de 5.110 mètres -aller et retour-, le dernier kilomètre s’effectuant sur un pont à pilotis. A 400 mètres du Mont, les passagers mettront pied à terre. Les 300 derniers mètres seront parcourus sur un gué.
  • Une île pour quelques heures. Submersible à partir d’un coefficient de 90/100 pour quelques heures, dix fois l’an, il restera toutefois praticable aux quatreXquatre de secours. Pour l’œil et l’esprit, le Mont redeviendra une île. Les seules exceptions concerneront les services, livraisons et les religieux. Les Monuments historiques souhaitent, pour leur part, interdire les vélos : un point de vue que combat le maire. Tout cela prendra du temps.

En 2042, la cote des fonds sera abaissée de 70 centimètres et 50 hectares auront été rendus à la mer. Le site aura, en réalité, rajeuni de quelques dizaines d’années.


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