
La pointe de Pern est le coin de terre le plus occidental de France métropolitaine. Nulle part ailleurs, on n'est plus près de l'Amérique. La grande houle d'ouest, qui bat les rochers et rejaillit en geysers écumants dès que le vent se lève, a traversé l'océan sans rencontrer le moindre obstacle.
Sur le granit et le schiste s'inscrivent les stigmates d'un tête-à-tête incessant entre les éléments. La mer veut avoir le dernier mot. La terre résiste. Les hommes et les femmes qui l'habitent ont l'habitude de ces batailles dont ils sont aussi les acteurs.
Ils ont dressé vers le ciel des amers, phares ou clocher d'église, sentinelles d'une vie qui s'accroche contre vents et marées.
Arc-boutés sous les bourrasques, les îliens ont façonné une culture unique, à la fois ouverte sur le monde et autarcique, bâtie sur un étrange paradoxe : à Ouessant, la terre est proche mais la mer est lointaine. La femme y est terre, permanence et proximité. L'homme doit chercher au-delà de l'horizon, sur des cargos, des croiseurs ou à la tourelle des phares, les rubans de soie de ses noces. Cet ordre des choses que l'on croyait immuable se craquelle sous la crise de la Marine marchande et les assauts de la consommation du pittoresque.
Ultime escale avant la banalisation ? Ouessant d'aujourd'hui s'interroge entre repli et déferlement, entre défense de la nature et mise en valeur, entre nouveaux équipements et limitation de la fréquentation touristique, entre début du monde et bout du monde.
Plus doux, moins arrosé, le climat ouessantin, qui affiche la plus faible amplitude thermique de France (8° de différence entre janvier et juillet), sait se faire accueillant quand on évite un jour trop venteux.
Malgré la saison, quelques couples de marcheurs, sacs au dos et brodequins aux pieds, empruntent le raidillon de sortie du port. S'ils se penchaient un peu au-dessus du muretin surplombant le petit port de pêche abrité par une seconde jetée, ils apercevraient, tirant sur son "bout'", le "Kemen-ha-Kemen" : le canot de 7,5 mètres de Sébastien Grunweiser, l'un des cinq pêcheurs professionnels de l'île.
Grunweiser : "Un nom venant de l'époque où Ouessant hébergeait des troupes coloniales, avant la Guerre de 1914. Certains ont fait souche", explique Sébastien qui, l'hiver, pêche le lieu et le bar à la ligne et, l'été, la lotte et la rare langouste. Chaque jour, il scrute le ciel pour savoir comment le vent va tourner. C'est lui qui déterminera les lieux de pêche. "Pas besoin d'aller bien loin. On fait le tour de l'île"; la marée se vend à Brest, à la criée. Une partie reste dans l'île pour la consommation des habitants et surtout celle des touristes.
La surveillance du fameux "rail d'Ouessant", une trajectoire obligatoire pour tous les gros navires qui contournent la pointe de Bretagne, est du ressort du CROSS (Centre Régional Opérationnel de Surveillance et de Sauvetage de la pointe du Corsen), en face de l'île sur le continent. Le CROSS bénéficie des informations-radar en provenance de la grande tour installée au Stiff. La silhouette imposante de cette tour domine toute la partie orientale de l'île.
La route descend vers le bourg de Lampaul entre des maisons de pierre le plus souvent recouvertes d'un crépi blanc. Les ardoises sont scellées au ciment. De petits jardins s'abritent derrière des murs de pierres sèches.
Il suffit de pousser la porte blanche d'une maison comme les autres pour se retrouver dans le royaume de Paul Townsend. "Un nom irlandais", précise un homme blond aux yeux bleus : "Je suis né à Liverpool, il y a 50 ans mais mon grand-père, Lucien Forjonel, était Ouessantin.Marin, il avait trouvé un embarquement avec l'Angleterre en port d'attache et il avait épousé une Anglaise au début du siècle. Ensemble, ils ont eu une petite fille, ma mère, et Lucien a été tué aux Dardanelles pendant la Guerre. Ma grand-mère s'est remariée et les origines bretonnes de ma mère n'ont pas été ravivées. Je connaissais l'histoire et, un jour, alors que je voyageais entre la Grande-Bretagne et la Côte d'Azur, j'ai eu envie de voir l'île. J'y ai rencontré Carole qui vendait des produits de la pêche près de l'église. Maintenant, c'est ici que nous vivons avec nos deux filles. Voulez-vous une tasse de thé ?".
Malgré son accent et son vécu d'outre-Manche, Paul Townsend n'a pas le sentiment d'être un étranger à Ouessant. "Je me sens comblé, ici. Je ne m'ennuie jamais. Je ne suis jamais soulagé de partir pour les quelques jours de mes voyages de recherche de nouveaux objets".
A sa manière, Isabelle Patard est également au carrefour des îles celtiques. Dans son "Abri du mouton", non loin de l'église paroissiale, elle présente à la fois des objets ouessantins et irlandais. "Les tricots viennent, en effet, d'Irlande. Mais c'est avec la laine des moutons d'Ouessant que je fabrique ces mobiles et que les femmes tricotent les "beguen" (les chaussons typiquement insulaires que chacun porte encore à l'intérieur de sa maison)".
Elle y accrochera peut-être aussi les oeuvres de son amie Claudie Prigent qui croque à l'huile et avec bonheur les scènes îliennes et popularise ainsi l'image d'Ouessant dans de nombreux salons de peinture.
Isabelle est jeune et symbolise la permanence de l'esprit d'entreprise des femmes habituées à prendre les responsabilités collectives dans une île qui, traditionnellement, était désertée par les hommes valides, à la recherche de leurs moyens d'existence sur toutes les mers.
Ses poneys Connemara, placides et rustiques, profitent de l'herbe abondante des replis abrités du centre de l'île. Ils attendent les amateurs de découverte tranquille. Mme Malgorn a aménagé deux gîtes ruraux et des couchages d'étape pour les cavaliers. Elle constate que la saison touristique dans l'île est en train de s'élargir : "Il n'est plus rare de voir débarquer des visiteurs jusqu'à la Toussaint", constate-t-elle. "Ouessant devient une destination de ressourcement pour une clientèle de vrais randonneurs, des Bretons mais aussi beaucoup de Suisses".
Mme Malgorn souhaiterait que cet accueil de basse-saison puisse devenir une particularité encore plus marquée de l'île et attend aussi un effort en ce sens des hôteliers.
Jo et Hélène Malgorn, à l'enseigne de l'hôtel-restaurant "Le Fromveur" appartiennent à cette corporation.
Les Malgorn jouent la carte des ressources insulaires. Le mouton de pré-salé est l'une de leurs spécialités. "Mon mari s'occupe d'un petit élevage. Comme il a un CAP de boucher, nous avons une autorisation d'abattage", dit Hélène qui sert également beaucoup de produits de la mer, en provenance des bateaux de l'île, ou du continent pour certaines espèces. La terrine de congre, de bernique (patelle) voisinent sur sa carte avec les préparation à base de lapin ou de canard.
"Jusqu'à présent, le tourisme est un peu vécu comme un mal nécessaire. C'est compréhensible pour les Ouessantins défenseurs d'un mode de vie original. Mais, ici, le développement est toujours venu de l'extérieur grâce à l'argent gagné par les marins. On ne pouvait plus parler d'autarcie depuis très longtemps. Le moment est venu de s'occuper du tourisme de manière professionnelle avec des projets épousant les richesses de l'île".
Le visiteur qui poursuit son tour de l'île est lui-même au centre de l'interrogation que la communauté insulaire pose sur son avenir. Il est venu ici pour chercher le calme dans une nature majestueuse. Il plonge dans un monde différent qui l'enchante, dans d'autres paysages, d'autres traditions. Mais il n'est pas tout seul. On compte 120.000 visiteurs par an avec des pointes à 1.800 par jour; des visiteurs qui veulent tous leur part de nature, tout en bénéficiant des services les mieux adaptés en matière de transport, de gîte, de nourriture et de distraction.
La coexistence, sur 1.500 hectares, de cette demande pléthorique d'une sauvegarde du patrimoine naturel et d'une qualité de vie pour les visiteurs comme pour les insulaires, constitue un vrai défi.
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