
Les troménies sont des déambulations sacrées sur les pas du saint honoré. Toutes les troménies ont en commun plusieurs traits, dont la "circumambulation".
«Il existe dans les vies latines médiévales de certains saints bretons ou dans les adaptations françaises qu'en firent les hagiographes des XVIIe et XVIIIe siècles (et, à la même époque, dans certains actes notariés ou documents divers), parfois seulement dans les traditions populaires ou les légendes locales, diverses indications qui paraissent témoigner de la présence en certains endroits d'un même rituel de définition d'un espace sacré autour de l'ermitage d'un saint.
Ces indications revêtent différentes formes.
Largillière, dans son étude souvent citée sur «les minihys», a relevé la plupart de ces mentions : vies de saint Briac, de saint Sané, de saint Gouesnou, de saint Goulven, de saint Suliac, de saint Hervé : mention, au XVIIIe siècle, des «tours et processions de saint Sezni» ; légendes orales de saint Théleau et de saint Edern...
On pourrait y ajouter les Vies légendaires de saint Hernin et de saint Fiacre, encore que ce dernier saint, déjà mentionné à plusieurs reprises, ne soit pas à proprement parler un saint breton et que le cadre évoqué se situe loin de la Bretagne : ces deux Vies racontent en effet le miracle du talus qui se dresse ou du fossé qui se creuse au fur et à mesure que le saint avance, traînant derrière lui un bâton pour délimiter le territoire qu'on lui donne.
Seule une demi-douzaine de ces territoires sacrés évoqués dans les vies et les légendes des saints bretons, d'après les témoignages que nous possédons, sont encore délimités rituellement par une procession solennelle du type de celle de Locronan. Mais il est hautement probable que tous l'étaient à l'origine, même là où aujourd'hui il ne subsiste plus le moindre souvenir ou la moindre trace tangible de l'existence d'une telle pratique.
Le chanoine Peyron, dans l'article qu'il a consacré dans le Bulletin Archéologique de l'Association Bretonne aux «Pèlerinages, troménies et processions votives au diocèse de Quimper», a recensé pour la Cornouaille et le Léon les quelques exemples actuels ou attestés anciennement de ces troménies : tro sant Sane (tour de saint Sané) à Plouzané le dimanche de la Pentecôte, tro ar relegou (tour des reliques) à Landeleau le même jour, procession de saint Gouesnou à Gouesnou le jour de l'Ascension, procession de saint Conogan près de Landerneau le troisième dimanche de mai, « troménie » de Locmaria à Quimper le dimanche après la fête du Saint-Sacrement autour du mont Frugy; auxquelles on peut ajouter, d'après Largillière, la leo dro (lieu de tour) de Bourbriac, le jour de l'Ascension, et le tro sans Sezni de Guissény.
Les chanoines Pondaven et Abgrall signalent en outre, en 1924, dans leur notice sur Locquénolé du Bulletin Diocésain d'Histoire et d'Archéologie que, jusque dans les toutes premières années du XIXe siècle, dans les trois paroisses voisines de Locquénolé, Henvic et Taulé, on promenait solennellement les reliques de saint Guénolé tout autour de chaque paroisse alternativement : à Locquénolé le jour de l'Ascension, à Henvic le dimanche suivant et à Taulé le dimanche de la Trinité et le jour de la saint Pierre.
Toutes ces troménies ont en commun un certain nombre de traits qu'il est utile de relever. Ils concernent à la fois le site, la date de la célébration et le rite accompli à cette occasion. En général, les troménies dont nous connaissons le parcours comportent l'ascension d'une colline (Locronan, Locmaria, Landeleau, Plouzané). A Locronan comme à Plouzané, l'ermitage du saint point de départ et d'arrivée de la troménie était situé à l'orée d'une forêt dont le nom -Nemet à Locronan, Lucus à Plouzané d'après Albert Le Grand - semble indiquer le caractère sacré antique (le lucus latin est l'équivalent sémantiquement et éthymologiquement du nemeton celtique : une clairière sacrée dans une forêt et, par extension, le bois sacré lui-même).
Quelle que soit la date où l'on célèbre la fête du saint, la troménie se fait toujours dans une période qui va du 1er mai au 21 juillet.
On remarque donc que la plupart de ces troménies sont liées à une fête mobile, l'Ascension, la Pentecôte, en relation avec la date de Pâques (qui varie, suivant les années, de plus d'un mois) et sont indépendantes des fêtes fixes des saints.
Dans toutes ces troménies, la procession portant les reliques du saint sort de l'église et part vers la droite, marchant dans le sens du soleil comme dans les grands rituels antiques de circumambulation : lustrations bibliques, romaines, pradakshina hindoues ; comme aussi dans les parcours rituels de l'Irlande druidique.
On voit donc que la troménie de Locronan n'est pas un phénomène isolé. On connaît en diverses paroisses de Cornouaille, Léon et Trégor des circuits processionnels du même type associés à un saint local ou à une fondation monastique ancienne. Si l'on suit l'argumentation du chanoine Peyron et de Largillière, on peut penser que ces processions au parcours soigneusement défini avaient pour fonction de consacrer de façon solennelle les limites de l'espace sacral qui constituait l'immunité du saint et, à ce titre, bénéficiait du droit d'asile et de l'exemption de certaines charges. «C'est -dit le chanoine Peyron- pour fixer à jamais, mieux que sur parchemin authentique, les limites des terres franches appartenant au saint ou à l'Eglise que furent instituées ces processions périodiques dans lesquelles on parcourait le plus scrupuleusement possible les limites exactes de l'asile ou du Minihy. »
Le chanoine Peyron décrit ici la troménie de 1905.
Récit surprenant de détails et de précisions.
Découvrez la procession de Landeleau glorifiant saint Théleau.