L’Hermitage. Le premier palace du poilu

Un soir, dans les tranchées, deux poilus... « S'il m'arrive quelque chose, va voir ma femme et aide-la à s'en sortir, dit l'un. Elle habite un pays merveilleux où il n'y a que des dunes et où il fait beau tout le temps » (1). Il ne survit pas à l'enfer de Verdun, et son camarade de combat tient sa promesse : il va à Escoublac...

Un soir, dans les tranchées, deux poilus... « S’il m’arrive quelque chose, va voir ma femme et aide-la à s’en sortir, dit l’un. Elle habite un pays merveilleux où il n’y a que des dunes et où il fait beau tout le temps » (1). Il ne survit pas à l’enfer de Verdun, et son camarade de combat tient sa promesse : il va à Escoublac, rachète le café-dancing que tenait la veuve et bâtit dans ce coin perdu de Bretagne l’un des fleurons de son futur empire de l’hôtellerie de luxe et du jeu. François André avait créé La Baule.

Sur le modèle de Deauville

Lorsqu’il arrive à Escoublac au début des années 20, François André est déjà un homme d’affaires avisé possédant de solides intérêts dans le monde du jeu. En quelques années, le petit Auvergnat débrouillard, joueur et sans le sou, était passé du rang de tenancier de tripot parisien à celui de prince des casinos grâce à ses associations fructueuses à Ostende, Cannes et Deauville.

Deauville qui lui servira de modèle pour rêver La Baule avant de la construire : séduit par cette immense plage déserte et sauvage, il pressent le potentiel du lieu, une friche marine oubliée entre Pornichet et Piriac, les deux stations où quelques Nantais se plaisaient à aller à la mer.

Le jour où il achète l’estaminet de la veuve de son compagnon d’armes, François André se porte aussi acquéreur d’un joli bout de terrain de 200 hectares, ouvrant sur un kilomètre de littoral à l’ouest de cette superbe baie d’Escoublac que l’on appelait « bôle » à l’époque. Son pari : créer une station ultra-chic en jouant sur quatre tableaux, les voyageurs transatlantiques fortunés de la ligne de paquebots Saint-Nazaire-New York, les Anglais qu’il veut arrêter sur la route de Deauville et Biarritz, les familles parisiennes huppées et la bourgeoisie nantaise.

En 1926, il construit le grand hôtel de L’Hermitage, le vaisseau amiral de sa constellation bretonne, qu’il dote aussitôt de 29 courts de tennis et d’un parcours de golf. Dans la foulée, il achète un manoir où son épouse Marie-Louise prend ses quartiers pour diriger ses intérêts baulois : c’est Castel Marie-Louise, petit hôtel mais grand luxe. Tout est toujours là, intact, et le domaine a grandi. Le vieux colosse auvergnat a passé la main à son neveu Lucien Barrière, dont la fille Diane, puis le gendre, ont présidé le groupe.

Une jolie PME

Tous ont su faire prospérer une entreprise dont les établissements baulois pèsent aujourd’hui le poids d’une belle PME. Avec quatre hôtels (tous quatre étoiles, 460 chambres au total), une thalasso, un casino de 200 machines à sous et jeux de table, 11 restaurants, dont un étoilé Michelin, un golf de 45 trous et toujours les 29 courts de terre battue, le groupe emploie localement 520 personnes à l’année (730 salariés en saison) et dégage un chiffre d’affaires de 60 millions d’euros, en hausse de 15,5 % l’an dernier. 1. Cité par Philippe Bouvard dans son livre « Histoire d’une famille », Le Cherche-midi éditeur.

Notre photo : L’Hermitage est le vaisseau amiral de la constellation hôtellière du groupe Barrière à La Baule. (Photo François Destoc)

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Pratique

La croisière de Jo Biskup

L'après-midi est bien avancé, les pensionnaires se baignent dans le soleil, à la plage ou sur le bord de la piscine. Dans la fraîcheur paisible du bar de L'Hermitage, Jo Biskup s'apprête à s'installer au piano qu'il ne quittera pas de la soirée. « Ici, c'est le vrai c?ur de La Baule, affirme-t-il, sûr de son fait. Les gens viennent chercher une ambiance qu'ils ne trouvent pas dans les autres hôtels ».

A chaque hôtel, son style

Il est vrai que chaque établissement a son style et sa clientèle. Au Royal Thalasso, la coqueluche du showbiz, on vient pour se remettre en forme, pas pour s'encanailler. A l'Hôtel du Golf, territoire anglo-saxon, on se couche tôt pour être sur le green dès l'aurore. Au Castel Marie-Louise, le préféré de Mitterrand et des ministres de la Culture successifs - les autres choisissent plutôt le Royal ou L'Hermitage -, on vient cocooner discrètement dans le luxe romantique à la française.

Mais, à L'Hermitage, où l'on passe les vacances en famille, le bar brasse les générations et décline les ambiances au fil des heures. Il y a l'heure des enfants et des jus de fruit, l'heure des parents avant le dîner, l'heure du diabolo-menthe et des ados, l'heure de la bière et celle des eaux-de-vie quand la soirée s'avance et les débats s'animent. Alors, Jo Biskup est aux anges. « J'étais venu à La Baule pour huit jours et je suis là depuis vingt ans. C'est dire si je suis bien ici », confie le jovial pianiste, fier de ses 33 ans de groupe Barrière et de son premier métier de musicien de transatlantique à l'époque où le France naissait à Saint-Nazaire.

« Le bar de L'Hermitage, c'est un peu comme un paquebot de la grande époque, remarque-t-il. Il y a beaucoup d'habitués, certains depuis longtemps, comme ce vieux monsieur qui est venu enfant avec ses parents et qui vient chaque été avec ses petits-enfants ».

Alors évidemment, les « passagers » se connaissent. Et Jo les connaît aussi, saluant leur arrivée de quelques notes de leur mélodie préférée. « Ici, c'est peut-être tradi, mais ce n'est pas coincé », poursuit-il en parcourant des yeux la galerie des 58 portraits de stars affichés dans un coin. Nombre de visages lui sont familiers et avivent ses souvenirs d'émotion musicale, d'éclats de rire ou de fêtes fracassantes.

Star parmi les stars

Ses grands moments ? « Quand j'ai accompagné Joséphine Baker au pied-levé... Avec Shirley Bassey aussi c'était bien ! ». Plus récemment, il a vécu avec bonheur un récital improvisé avec Guy Marchand ou encore un b?uf mémorable avec Didier Barbelivien. Mais ici la star c'est lui, Jo Biskup.

Notre photo : Les établissements du groupe Barrière à La Baule emploient plus 500 personnes à l'année. Mais c'est à L'Hermitage que la fourchette des tarifs est la plus large : elle démarre à 179 euros pour se refermer à 1.545 euros la nuit dans la plus belle suite. (Photo F.D.)


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