
Des bateaux qui restent à quai, faute d'équipage ou qui appareillent avec des effectifs restreints : la pénurie de main d'oeuvre à la pêche fait des ravages dans les ports bretons et conduit de plus en plus les armements à recruter des marins ailleurs qu'en France : des Polonais, des Portugais, des Sénégalais. Le métier n'attire plus les jeunes et cela malgré des conditions salariales plus avantageuses que la moyenne.
Les jeunes n'auraient-ils plus le goût du large et le pied marin ? Le fait est que les patrons de pêche ou les armements s'arrachent les cheveux pour compléter leurs équipages. Comme il est impossible de sortir en mer s'ils n'ont pas l'effectif requis, ils font feu de tout bois.
« Le plus difficile est de trouver du personnel qualifié stable et motivé » résume-t-on au comité local des pêches de Concarneau. Au niveau national, le nombre de navires de pêche a été divisé par deux en quinze ans et le nombre de marins est passé de 50.000 en 1960 à 25.000 aujourd'hui dont un peu moins d'un tiers sont en Bretagne Ces chiffres se sont stabilisés mais le raccourcissement des carrières, le fait que les jeunes qui rentrent dans la pêche n'y restent pas longtemps et le vieillissement de la population des marins pêcheurs rendent difficile le renouvellement des équipages. Quant aux écoles maritimes, elles forment en moyenne en France 1.200 nouveaux marins chaque année, ce qui est insuffisant pour pallier les départs.
Dans ce contexte de pénurie, la main-d'oeuvre disponible, motivée et opérationnelle tout de suite n'a que l'embarras du choix et fait la fine bouche. Très sensible au bouche à oreille, elle n'hésite pas à passer d'un armement à l'autre, choisit les bateaux les plus rentables et privilégie le confort à bord. « Les équipages sont très volatils. Il y a un turn over important », souligne-t-on au comité national des pêches. Sans compter la concurrence des ferries, des remorqueurs, des plateformes offshore et des emplois à terre... Si le secteur de la pêche tout entier est concerné, c'est sans doute la pêche hauturière qui souffre le plus de cette désaffection. Les nouvelles habitudes de confort, des rythmes difficiles à concilier avec une vie de famille n'incitent pas les jeunes à prendre la mer pour plusieurs jours.
Trop dure, parfois dangereuse, la pêche ne fait plus rêver. « Les jeunes ne veulent plus forcément vivre comme leurs anciens. On a beau améliorer le confort des bateaux, il y a la réalité difficile du métier. Avant de choisir d'être pêcheur, il faut déjà en accepter le mode de vie », observe Sylvie Roux de la CFDT des marins. Pour beaucoup de professionnels, le manque de perspectives lié au durcissement des réglementations (quotas de pêche, restrictions sur certaines espèces) ne milite pas non plus pour attirer des jeunes.
Pour accroître l'attractivité du métier, la profession est bien consciente qu'elle devra améliorer l'accueil des jeunes, les conditions de travail à bord mais aussi l'image du métier. Reste aussi le problème de la formation. Pour ouvrir la pêche à de nouveaux publics et surtout faire en sorte qu'elle ne soit pas une voie de garage, la tendance est de proposer des formations favorisant des passerelles entre secteurs maritimes, à l'image du bac pro Conduite et gestion des entreprises maritimes. « On n'a pas la prétention de former des patrons de pêche. Pour décrocher leur brevet de marin, les jeunes devront faire leurs preuves une fois embarqués et être reconnus par leurs pairs », précise Philippe Bothorel, directeur du lycée maritime du Guilvinec.
Confirmez-vous qu'il y a une forte pénurie de main-d'oeuvre dans le monde de la pêche ?
Oui. Il n'y a pas de chômage à la pêche. Au contraire, ce secteur est à la recherche de têtes et de bras. Il y a plus de gens aujourd'hui à quitter le métier qu'à y entrer. Cette pénurie a des conséquences économiques sur notre littoral, perturbe la vie à bord des bateaux et nous oblige à recourir à de la main-d'oeuvre étrangère.
Comment expliquez-vous ces difficultés à recruter du personnel sur les bateaux ?
Le secteur de la pêche souffre d'une image trop négative. On parle de notre métier quand il y a des tempêtes et des naufrages. Les marins pêcheurs naviguent aussi par temps calme et les accidents de la route sont bien plus meurtriers. On évoque aussi l'alcoolisme et la drogue. Pourquoi la pêche échapperait-elle à des fléaux qui touchent la société tout entière ? On accuse enfin les pêcheurs d'être des prédateurs et des pollueurs. C'est inacceptable aujourd'hui. Les marins pêcheurs travaillent avant tout pour gagner leur vie et je ne connais pas une profession qui ait pris autant son avenir en main pour préserver sa ressource. Voyez la langoustine ou le merluchon. Les pêcheurs sont responsables de leur environnement. Les bateaux ne vident plus ni leurs vidanges ni leurs déchets en mer. Tout est ramené à terre dans des bidons ou des conteneurs.
Comment faire pour rendre le métier plus attractif ?
Ce que je reprocherais à nos écoles de formation, c'est d'avoir été dans le passé trop maritimo-maritimes. Il faut des passerelles car on sait qu'un marin pêcheur qui rentre dans la profession aujourd'hui n'y restera pas toute sa carrière. Le fait d'avoir mis en place un Bac pro est une bonne chose. Sachant que leur formation leur ouvrira davantage d'horizons, les élèves se dirigent plus facilement vers les écoles de pêche. Le malheur des pêcheurs c'est de ne pas communiquer. Autre exemple : beaucoup de progrès ont été accomplis pour améliorer la sécurité : le port du vêtement flottant individuel entre dans les moeurs.
Est-il vrai qu'un marin-pêcheur gagne très bien sa vie ?
La pêche nourrit bien son homme. Le problème, c'est le vieillissement de la flottille. Il est urgent de faire des bateaux neufs pour améliorer leur habitabilité. Il faut dire aussi aux jeunes que l'on mange de la viande et des frites en mer. Il n'y a pas que du poisson au menu.
« On ne peut pas se permettre de laisser un bateau à quai. C'est de l'argent perdu pour l'armement et pour l'équipage. Comme une entreprise, il faut que ça tourne », explique Ludovic Wilfried qui dirige Arcoma. Cet armement malouin compte sept chalutiers hauturier entre 21 et 24 m, ce qui représente environ 55 marins.
Si, dans l'ensemble, ces bateaux qui vont débarquer dans trois ports différents (Roscoff, Saint-Quay-Portrieux et Cherbourg) ont des équipages fidélisés, c'est le manque de marge de manoeuvre qui pose problème. Pour peu qu'un matelot tombe malade ou parte en formation et le casse-tête commence. « On a un vivier de remplaçants occasionnels mais il a tendance à se tarir. Il arrive qu'on passe des journées entières au téléphone avant de trouver quelqu'un », se désole Ludovic Wilfried. Le responsable de l'armement breton est assez inquiet pour l'avenir. « Il y a très peu d'éléves intéressés par la pêche. Quand nous tombons sur un jeune qui est motivé lors de nos recrutements, nous faisons tout pour le garder ». Dans un secteur ou la main-d'oeuvre est très volatile, fidéliser ses hommes, c'est le leitmotiv de l'armement malouin qui a été conduit à recruter six marins étrangers : un Portugais, un Sénégalais et quatre Polonais. Des recrues qui apportent entière satisfaction et dont la fidélité est particulièrement appréciée comme le confirme Jean-Pierre Craignou patron du Cap Fréhel, un chalutier immatriculé à Morlaix qui débarque sa pêche chaque lundi à Roscoff.
Il accueille à son bord deux matelots étrangers : depuis sept ans, Antonio, un Portugais et Krystof un Polonais arrivé il y a quatre ans. « Il y a eu quelques problèmes de langue au début mais ils se sont bien adaptés », confie Jean-Pierre Craignou. Alors que leurs collègues français sont deux semaines en mer pour une semaine à terre, Antonio et Krysztof travaillent six semaines d'affilée pour trois semaines à terre. Ce roulement leur permet de rentrer chez eux. Le bateau prend à sa charge tous les frais de leur voyage aller-retour Le salaire est une motivation supplémentaire. Lundi dernier, la part s'élevait à 972 euros bruts la semaine.