braconnage ormeaux
Des bateaux surpuissants pour échapper aux forces de l'ordre, des « dealers » pour la revente, parfois des armes à feu pour intimider la concurrence, et des magots soigneusement cachés au fisc... Trafic de drogue ? Non, une spécialité bretonne qui serait en voie de disparition : la contrebande d'ormeaux.
Il y a les « braconniers » du dimanche. Ceux qui pêchent à pied, pendant les grandes marées, et qui ramassent quelques ormeaux de trop ou trop petits. Pêcheurs de loisir un peu distraits ou trop enhardis. Quand la maréchaussée les surprend, et quand la Justice s'en mêle, la facture devient vite très salée. Jusqu'à 45 ? l'unité. Environ six fois plus cher que dans une poissonnerie ! « La multiplication des contrôles, des procès et les très fortes amendes ont dissuadé de nombreux vrais braconniers, y compris ceux qui pêchaient avec palmes et tubas », assure Joseph, lui-même condamné à plusieurs centaines d'euros, il y a quelques années.
3.200 ? par mois... avec les allocations chômage
Dix à vingt kilos par jour, trois jours par semaine, neuf mois par an. Près de 20.000 ? chaque année, non imposables évidemment. De quoi doubler chaque mois ses 1.548 ? d'aide au logement et allocations chômage et adulte handicapé. Juste de quoi payer « nourriture, boissons, essence et vêtements », a relativisé ce Finistérien, interpellé en pleine activité par des plongeurs de la gendarmerie, en mars 2005, sur la côte nord. De quoi financer aussi une partie d'une maison, deux hangars, deux bateaux, deux voitures, une moto, un tracteur et deux remorques...
Menaces et omerta
Grâce au carnet que le dealer d'ormeaux annotait scrupuleusement, et malgré les nombreuses pages arrachées, les enquêteurs ont pu identifier 44 consommateurs. Du simple gourmet au semi-grossiste, en passant par l'entrepreneur soucieux d'offrir « ce qu'il y a de mieux » à ses fournisseurs les plus importants... Avec le braconnier, douze personnes ont été poursuivies. Pour les faits non prescrits, clairement établis pour trois années de braconnage, ce sont finalement 1.632 kg et une fraude représentant un peu plus de 20.000 ? que la Justice facturera au braconnier : deux mois de prison avec sursis, 8.000 ? d'amende. Selon le parquet de Brest, l'instruction n'a pourtant « révélé qu'une partie d'un système fonctionnant depuis de nombreuses années dans ce secteur, sur fond d'omerta » et de menaces.
Une villa à Antibes seize véhicules...
Plus gros, plus fort. Cela se passe dans les Côtes-d'Armor, au début des années 90, près d'Erquy, « haut fief du braconnage », relevait alors le parquet briochin. Un réseau très organisé avec, à sa tête, un mareyeur alimenté par une centaine de braconniers. Le dossier se contentera de retenir une fraude portant sur une période d'un peu moins de trois ans, avec 200 tonnes d'ormeaux et une fraude dépassant les vingt millions de francs (environ 3 M?). « Deux cents tonnes, c'est ce que le réseau récoltait en un an », se gausse aujourd'hui l'un des acteurs de ce dossier. Une petite partie du butin inondait la Bretagne et Paris, Rungis et restaurants de luxe en tête. L'autre partait vers le Japon. Les principaux prévenus écoperont de peines allant jusqu'à quatre ans de prison, dont trente mois avec sursis, et 380.000 F (environ 58.000 ?) d'amende. Une paille comparée au train de vie que menaient les principaux intéressés. Le principal « fournisseur » possédait six véhicules, en avait acheté deux à sa concubine, huit à ses fils, et était propriétaire, notamment, d'une villa à Antibes et de deux immeubles dans les Côtes-d'Armor. « Il a permis à de nombreux jeunes d'avoir leur maison, témoigne aujourd'hui son ex-compagne. Il n'a dénoncé personne. C'est pour cela qu'il a fait six mois de prison ferme. Il a été brisé. Et puis on lui a tout repris. Il a tout perdu. Tout. On ne gagne jamais contre l'?tat... »
"On roulait sur l'or"
Les années 80-90, dans les Côtes-d'Armor. Christophe, marin pêcheur, jeune quadra, la crête rousse comme une Guinness, se rappelle bien cette « époque bénie ». Celle de « l'or noir », celle des billets de banque « qui recouvraient des tables entières » et qui brûlaient les doigts. « On desservait une soixantaine de grands chefs cuisiniers en France et à l'étranger. On fournissait des personnalités et quelques grands de ce monde. Même les CRS nous passaient commande ! On roulait sur l'or. J'avais quinze voitures dans mon garage, des bateaux... Je ne gardais rien. Rien à la banque. Je cramais tout dans les restos, avec les copains et pour la famille. »
Courses-poursuites avec les gendarmes
C'était l'époque « des courses-poursuites avec les gendarmes, qu'on semait toujours ». « On avait des bateaux avec deux moteurs de 250 CV. Ils ne faisaient pas le poids. Et, plus tard, quand ils ont eu des hélicos, et qu'ils venaient quelques mètres au-dessus de nous, on sortait les grappins. Ils partaient aussitôt. Ils nous prenaient pour des dingues. On l'était vraiment. » ? l'époque, un « bon plongeur » remontait 100 kg par jour, et même parfois davantage. « Nos charges, c'était 30 F (environ 4,50 ?) pour payer le gonflage du Zodiac et 30 F d'essence. Il m'arrivait de gagner 1.500 ? en une journée. »
« On réinjectait tout dans l'économie locale »
Bruno (*), autre quadra, repenti « après treize années de braconnage sans un PV », rappelle le contexte de l'époque. « Les années 80, c'était La crise. L'ormeau a permis de faire naître une véritable économie parallèle. Tout le monde en a profité. On réinjectait tout dans l'économie locale. Cela a permis à beaucoup de monde de se lancer, de se payer des formations et une première maison. » Christophe et son père sont finalement tombés dans les filets des gendarmes. Prison ferme et amendes records. « ?a c'est rien. Le fisc nous est tombé dessus ensuite. Trois fois. Trois fois, on a été obligés de tout recommencer à zéro. Quand les grosses équipes sont tombées, on a pris le relais. On passait par Jersey. Ils n'y ont vu que du feu. Maintenant, l'or noir, c'est fini ou presque. »
« Aujourd'hui c'est l'or blanc »
« Il n'y a plus de grosses équipes et de filière internationale. Quelques gars qui arrondissent leurs fins de mois, c'est tout, assure Bruno. Aujourd'hui, on pêche quatre fois moins. En 1996, la maladie a emporté une grande partie des stocks. En quelques mois, l'équivalent de vingt ans de braconnage est parti en fumée. Le Finistère a été épargné. Y'a encore de la patate là-bas... » Christophe s'est tourné vers « de nouveaux marchés très prometteurs », à l'étranger. « Dans les Côtes-d'Armor, aujourd'hui, c'est l'or blanc qui paie. » L'or blanc, c'est la coquille Saint-Jacques.
* Presque tous les prénoms donnés dans ce dossier sont fictifs, à la demande des intéressés.




