1675. La révolte du papier timbré

1675. La révolte du papier timbré

D'avril à septembre 1675, la Bretagne connaît une importante révolte antifiscale qui touchera successivement les villes et les campagnes. Elle est connue sous plusieurs dénominations : révolte des Torreben (casse-tête), des Bonnets rouges ou du papier timbré.

De 1664 à 1675, douze nouvelles taxes sont créées pour soutenir les grands travaux et les efforts de guerre menés par Louis XIV. À partir de 1671, la Bretagne connaît une récession économique. Face à la baisse des prix, les seigneurs exigent plus rigoureusement de leurs fermiers leurs droits en nature et en argent. Des conditions qui procurent un terreau à la révolte. En 1672, Louis XIV se lance dans une guerre contre la Hollande qui s'enlise. Le roi a besoin d'argent et décide de créer de nouveaux impôts. Sans avoir été entérinées par les États provinciaux, trois nouvelles taxes sont imposées, notamment une dite du « papier timbré ». Celui-ci est rendu obligatoire pour tous les actes susceptibles d'être utilisés en justice comme les testaments et les contrats de vente.

La révolte urbaine

Cet impôt s'avère très impopulaire. Il est synonyme d'augmentation des tarifs pour les particuliers et représente, pour les professionnels, un risque accru de voir leur nombre d'actes diminuer. Le roi impose aussi son monopole sur la vente de tabac. Un édit rendait obligatoire le paiement d'une marque sur tous les objets en étain, d'où de vives plaintes chez les paysans aisés dont une partie de la vaisselle était en étain. Un large front de mécontentement, des paysans aux officiers bretons, se créé contre la brutalité de l'État royal qui avait notamment instauré ces impôts sans tenir compte des privilèges de la province. Le 18 avril 1675, à Rennes, les bureaux pour la distribution du tabac, de la marque de l'étain, du papier timbré et du domaine sont pillés, la foule défile dans la rue en criant « Vive le Roi sans gabelle et sans édits ».

Un privilège violé

Le 3 mai, à Nantes, le marquis de Molac, gouverneur de la ville, décrit dans une lettre « l'émotion populaire » comme l'une « des plus grandes et des plus considérables qui se soient jamais faites dans la ville ». Le roi réagit et y envoie des troupes armées, violant l'un des privilèges de la ville qui l'exemptait du logement des gens de guerre. Une nouvelle flambée de colère éclate, marquée par le siège du manoir épiscopal où se trouvait alors le duc de Chaulnes, gouverneur de Bretagne. Lorsque les troupes se retirent, l'atmosphère s'apaise un peu. La révolte urbaine paraît moins dangereuse que l'insurrection qui embrase une partie des campagnes basses-bretonnes depuis le mois de juin. Dès le début, en Basse-Bretagne, la révolte s'est dirigée contre les exigences seigneuriales, notamment dans les régions de domaine congéable. Celui-ci est une originalité bretonne et plus exactement basse-bretonne : il fixe un rapport particulier entre le seigneur et l'exploitant. La terre appartient au seigneur. Le paysan est, lui, propriétaire de tout ce qui est construit : la maison, les bâtiments agricoles et les talus sans toutefois y inclure les arbres comme le chêne, l'orme et l'hêtre, qui appartiennent au seigneur. Depuis 1670, les seigneurs ont eu tendance à renforcer leurs droits provoquant l'exaspération des paysans bretons qui voient leurs sources de revenus diminuer.

La peur de la gabelle

Les troubles se sont produits un peu partout en Basse-Bretagne, mais surtout en Cornouaille, dans le pays de Carhaix et de Pontivy. En Cornouaille, l'annonce de l'arrivée du marquis de Lacoste, lieutenant du roi chargé d'instaurer la gabelle, fait l'effet d'une provocation. Ainsi, le matin du 9 juin 1675, le tocsin sonne à Châteaulin et dans plus de trente paroisses des environs. Une bande de paysans armés attaque le marquis de Lacoste et le blesse à l'épaule. Il promet de faire révoquer les édits qui imposent les nouveaux impôts, se réfugie à Brest et renie ses promesses. Les « bonnets rouges » répandent bientôt la terreur dans les campagnes. Des châteaux sont attaqués et dévastés. Dans la région de Pont-l'Abbé, le manoir de Cosquer, est investi par une bande de paysans qui pillent la demeure et blessent mortellement son propriétaire. Un peu partout, les bureaux du papier timbré sont pillés, des châteaux sont attaqués, des gentishommes maltraités et tués.

Répression violente

C'est dans la région de Carhaix que la violence des soulèvements a atteint son paroxysme en juillet-août 1675. L'insurrection dirigée par Sébastien Le Balp, ancien notaire de Carhaix, prendra fin le 3 septembre à la suite de son assassinat. Ayant reçu des renforts militaires, le duc de Chaulnes ordonne, lors de son passage dans les régions révoltées, la démolition de plusieurs clochers du pays bigouden. S'il n'est pas possible de chiffrer exactement l'ampleur de la répression, de nombreux témoignages attestent de la violence de la justice royale. À Rennes, aux exactions s'ajoutent des condamnations capitales, des peines de galères, des bannissements et le désarmement de la milice bourgeoise.

Le parlement en exil

Outre la réduction au silence des États et du Parlement, la reprise en main permet l'établissement d'une intendance de Bretagne. La Bretagne était jusqu'à présent la dernière province à ne pas connaître cette institution représentante du pouvoir central. Le parlement de Bretagne est exilé à Vannes pendant une vingtaine d'années, Louis XIV suspectant les parlementaires de ne pas avoir fait tout à fait assez pour empêcher le développement de la révolte.

Les codes paysans

C'est dans une lettre du 5 juillet 1675 que le duc de Chaulnes, gouverneur de Bretagne, faisait part à Colbert de l'existence d'un « code paysan » particulièrement revendicatif. Ce document, connu par une copie du XVIII e siècle, écrit en français, se présente sous la forme d'articles assez brefs, numérotés, et rédigés afin d'établir un nouveau règlement dans les campagnes bretonnes concernant les charges, les droits, l'organisation religieuse et judiciaire.

Un règlement audacieux

Ce code, sans auteur identifié, est proclamé au nom des habitants de quatorze paroisses qui auraient tenu une assemblée à la chapelle de Notre-Dame de Tréminou, sans doute en juin 1675. Dans l'article 1, particulièrement audacieux, les paysans désirent être représentés aux États provinciaux qui leur sont jusqu'alors fermés. Dans l'article 2, le code témoigne de la violence du mouvement en direction des seigneurs, les faisant fuir leur domaine. De nombreux articles concernent les causes immédiates de la révolte. Les paysans veulent limiter les droits sur le vin. Ils exigent de pouvoir moudre leur blé où l'on voudra et que la farine soit rendue au poids du blé, critique directe des abus des meuniers. Si le ton des codes est assez violent et les exigences considérables, ni le système de la propriété ni la légitimité de la noblesse n'y sont remis en question. À noter qu'aucune revendication paysanne ne fut suivie d'effet.