Bretons en Andalousie

Bretons en Andalousie

A la fin du Moyen Age, la Bretagne est au coeur des grands échanges commerciaux européens. Ses marchands sillonnent le continent et disposent parfois de véritables enclaves, comme celle de Sanlùcar de Barrameda, en Andalousie.

L'histoire de la péninsule ibérique est marquée, au Moyen Age, par la Reconquista, la conquête progressive des territoires musulmans par les différents Etats chrétiens du Nord. Au VIII e siècle, en effet, les troupes arabes et berbères avaient envahi les anciennes provinces romaines d'Ibérie. Une brillante civilisation en était née, dont les anciennes mosquées de Cordoue et Séville ou le palais de l'Alhambra, à Grenade, en demeurent les témoins éclatants. Dès le IX e siècle, les principautés chrétiennes du nord vont, peu à peu, s'étendre vers le sud. Au XIII e siècle, l'ouest de l'Andalousie et sa capitale, Séville, sont conquis par la Castille. Ce n'est qu'en 1492 que le dernier bastion musulman, le royaume de Grenade, tombe. Aux XII e et XIII e siècles, les relations entre la Bretagne et la péninsule ibérique se sont développées. Le commerce se fait alors essentiellement par voie maritime et on trouve des marchands bretons dans les grands ports de Biscaye et de Galice.

Le duc breton reçu avec liesse

Les relations sont également politiques. Très indépendants, les ducs de Bretagne mènent leur propre politique étrangère. Ainsi, en 1310, le duc Jean III se remarie avec Isabelle de Castille, soeur du roi de Castille, Fernando, et fille du plus puissant seigneur andalou, Alonzo Perez de Guzman. Avant les noces, Jean III se rend en Espagne, que son beau-frère lui propose de visiter. Le prince breton voyage à Vallaloid, Salamanque, Merida et Séville, où il se recueille sur la tombe de son beau-père tout juste décédé. Puis, il descend le Guadalquivir jusqu'à un des plus importants ports d'alors, situé dans l'estuaire : Sanlùcar de Barrameda. Le duc de Bretagne est reçu avec liesse dans ce qui est un des principaux fiefs de sa belle-famille. C'est probablement de ce voyage que date l'implantation durable des Bretons dans ce port andalou. En effet, selon la chronique du XVI e siècle de Pedro Barrantes Maldonado, Illustraciones de la casa de Niebla, le nouveau seigneur de Sanlùcar, Don Juan Alonzo beau-frère de Jean III, va accorder aux sujets de ce dernier, divers privilèges commerciaux et administratifs.

Un quartier réservé aux Bretons

Ainsi « Don Juan Alonzo par respect pour le duc de Bretagne et afin de faire honneur à ses vassaux et d'ennoblir son peuple, fit deux foires à l'an dans sa cité de Sanlùcar, qu'on nomma 'vendejas' où, depuis ce temps et jusqu'à maintenant, viennent les Bretons qui, par respect de l'antique parenté, font partie des seigneurs de Sanlùcar, fraternellement traités et payant moins d'or que les Flamands, Anglais, Français et autres nations qui viennent commercer ici par la mer. » Outre les réductions d'impôts, les Bretons étaient si bien traités à Sanlùcar, qu'ils disposaient de leur propre quartier, dans la ville haute, sous le palais des ducs. En 1510 fut d'ailleurs rédigé un « statut des Bretons » et, trois ans plus tard, un recueil des « privilèges de Bretons ». Des documents toujours conservés. Leur quartier était un « ghetto libre », géré par un « consul » qui appliquait une juridiction civile et pénale spéciale sur les sujets bretons. Jusqu'en 1643, il subsistera d'ailleurs un « maire des Bretons » à Sanlùcar.

Des toiles et du vin

Des traces de ce ghetto libre breton sont toujours visibles à Sanlùcar de Barrameda. Ainsi, il existe une « calle Bretones », une rue des Bretons. Cette artère donne d'ailleurs sur un des plus beaux monuments de la ville, les Covachas, datant de la fin du XV e et du début du XVI e siècles. Il s'agit d'anciennes halles, décorées de sculptures et de motifs gothiques qui ne sont pas sans rappeler le style des monuments religieux contemporains en Bretagne. Peut-être furent-ils construits par les commerçants bretons ? Ceux-ci venaient y vendre les toiles de chanvre et de lin qui ont fait la prospérité de la pénninsule à la fin du Moyen Age et dans les siècles qui ont suivi. On dit ainsi que les voiles des navires de l'invincible armada espagnole, envoyée au XVI e siècle contre l'Angleterre, étaient en grande partie des olonnes de Locronan. Jean Tanguy a mis en évidence l'ampleur de ce trafic commercial, dans son étude « Quand la toile va... » : « A l'époque, les Bretons sont les rois des mers, estime l'historien. Les maîtres de barques ou de navires proposent des pièces de toiles dans les ports qu'ils visitent. Comme elles sont appréciées, la demande se développe. »

Xejes, Manzanilla...

Un phénomène corroboré par le récit d'un commerçant breton de 1530, conservé aux archives départementales du Morbihan, qui décrit la « vante des toilles en Endolousye ». Cet anonyme semble ainsi avoir longuement séjourné à Sanlùcar où il vendait « des toilles de Pontivy, Doulas, Tréguyer, Mourlaix, Locrenan » et des « coëtes pointes », des « olones de Myndriniac » (Merdrignac), des « estoupes », « serpillères » et autres « fustailles ». Les commerçants bretons ne repartaient pas les mains vides. Le duché était grand importateur de vins, dont certains en provenance d'Espagne. Le sud-ouest de l'Andalousie est toujours réputé pour ses vins de Xejes. Dans la région de Sanlùcar de Barraméda est ainsi produit un vin spécifique, la Manzanilla, de grande réputation. Nul doute que les Bretons expatriés surent tirer partie des spécialités locales pour les faire découvrir à leurs compatriotes.

Jusqu'au XVII e siècle

L'enclave des Bretons de Sanlùcar de Barrameda a subsisté jusqu'au milieu du XVII e siècle, alors que l'union du duché au royaume de France était effective depuis plus d'un siècle et demi. Lors d'un recensement en 1645-1647, au moment du rattachement de l'Andalousie à la couronne d'Espagne, on comptait plus de soixante familles d'origine bretonne. Néanmoins, les relations commerciales entre la Bretagne et l'Andalousie devaient se poursuivre plusieurs décennies encore, les produits bretons continuant d'être appréciés sous ses latitudes, le commerce évoluant en fonction des péripéties de la politique internationale du royaume de France, de ses alliances ou de ses conflits avec l'Espagne.

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