Démocratie-chrétienne. Une fausse disparue

Démocratie-chrétienne. Une fausse disparue

Bretagne, qu'as-tu fait de ta démocratie-chrétiennne ? Ce courant politique, qui dominait naguère la vie politique régionale, s'est fait grignoter son fonds de doctrine au fil des décennies tandis que sa représentation semblait s'amenuiser. Enquête sur un faux disparu qui a encore de beaux restes, même s'ils sont éparpillés.

La démocratie-chrétienne à la bretonne, portée par des personnalités emblématiques comme André Colin et Marie-Madeleine Dienesch, a connu son heure de gloire de la Libération jusqu'au début des années soixante. « Le MRP, solidement planté sur ses trois piliers que sont l'Europe, les valeurs humanistes et le régionalisme, s'est trouvé parfaitement en phase avec la région », analyse David Bensoussan (1). « La démocratie-chrétienne, qui ne s'est jamais appelée ainsi, n'était pas un parti religieux mais inspiré par les valeurs catholiques. Elle a naturellement trouvé un terreau favorable en Bretagne, où le sentiment religieux était resté plus vif qu'ailleurs ».

Méfiance à l'égard de l'Etat

La volonté décentralisatrice a aussi trouvé un écho dans cette région particulièrement méfiante à l'égard d'un Etat tout-puissant auquel elle préférait ses élus de proximité. Une méfiance qui venait de loin. « C'est une tradition qui est née à la fin du XIX e siècle en réaction aux républicains laïcs et jacobins alors au pouvoir », explique David Bensoussan. Il est vrai que l'anti-cléricalisme de combat du « petit père Combes », les expulsions des congrégations, la troupe envoyée contre les religieuses, tout cela avait profondément choqué l'âme bretonne. Au point que les actes de résistance - voire les émeutes comme à Tréguier (22) lors de l'inauguration de la statue de « Renan l'apostat » - s'étaient multipliés dans les paroisses. « Son attachement à la famille, à l'école libre et aux corps intermédiaires que sont les pouvoirs locaux, sa tendance à privilégier la tolérance, le dialogue et le respect de l'autre plutôt que la coercition et la répression, ont valu au centre de trouver ici une terre d'élection », poursuit l'historien. Dominateur sur ses bastions (le Léon (29), Tréguier, Rennes, Vitré (35), le Morbihan) et bien ancré dans le tissu rural, le courant centriste n'a toutefois pas réussi à faire l'unanimité au sein des catholiques. Les conservateurs, dont le poids s'est révélé en réaction à Vatican II (2), ne s'y sont plus retrouvés. Le MRP, modéré par nature et tolérant par nécessité de gouvernement, était trop mou pour eux, plus enclins à apprécier la tradition et l'autorité incarnée par l'Etat qu'à privilégier le débat régional ou la lecture sociale d'un évangile politique. Alors, ils ont souvent préféré s'orienter vers des formations ancrées à droite, comme le Centre national des indépendants et paysans, la droite traditionnelle et nationaliste de Tixier-Vignancourt (au sein de laquelle Jean-Marie Le Pen commençait à émerger), et surtout le parti gaulliste qui s'imposait l'année même du concile réformateur.

De la démocratie sociale à la social-démocratie

A l'opposé des conservateurs, une frange grandissante de jeunes catholiques, dynamisée par les mouvements (JAC, JEC, JOC) a commencé à se rapprocher de la gauche dont le discours lui paraissait bien correspondre aux valeurs de solidarité (locale mais aussi tiers-mondiste) qu'elle défendait. De la démocratie sociale à la social-démocratie, il n'y a qu'un pas : dès la création du PS, en 1971, ces « chrétiens de progrès » (dont est issu Jean-Yves Le Drian) y ont trouvé leur place. Par la grâce des courants, ils ont pu cohabiter - non sans heurts parfois - avec d'autres mouvances venues de la laïcité dure, du républicanisme jacobin, ou de l'idéologie marxiste. Ils devaient donner sa spécificité au socialisme breton, qui en porte toujours la marque aujourd'hui. A cette dispersion se sont ajoutés, dans le même temps, le recul de la pratique religieuse (en Bretagne comme ailleurs quoique plus tardivement), et l'impact des institutions bipolarisatrices de la V e République qui ont laminé les centres par le scrutin uninominal.

Les hommes, les idées le discours

Dépouillée par la droite qui lui a piqué ses cathos « durs », dépouillée par la gauche qui lui a souffflé ses humanistes sociaux, la démocratie-chrétienne a perduré sous des étiquettes successives (Centre démocrate, CDS, Force Démocrate, Nouvelle UDF) jusqu'à l'irruption de l'UMP : le « grand parti de la droite et du centre » lui a chipé, en 2002, ses ténors (Pierre Méhaignerie et Ambroise Guellec en tête) et la plupart de ses cadres bretons (3) au nom d'une stratégie d'union, stratégie rejetée par une poignée de fidèles de François Bayrou. Côté doctrine, le Béarnais cultive fidèlement l'européisme, la décentralisation et les valeurs de la solidarité, du travail et de la famille. Mais il n'est plus seul dans son jardin dont l'UMP et le PS piétinent joyeusement les plates-bandes : non contents de lui avoir ravi ses troupes, ils ont aussi emprunté les idées (ou du moins le discours) du courant dont il est issu. Il peut cependant affirmer sa filiation et revendiquer son héritage, celui d'un parti précurseur qui n'a jamais renoncé à ses valeurs fondatrices. En Bretagne, cette fidélité vaut à son parti un score breton sensiblement supérieur à celui enregistré au plan national.

Jean-Yves Cozan : pur produit breton

Issu de la Jeunesse étudiante chrétienne dont il fut le responsable national, puis journaliste dans la presse catholique, Jean-Yves Cozan est un pur produit de la démocratie chrétienne bretonne. Ex-député du Centre-Finistère, ex-conseiller régional, le conseiller général d'Ouessant (29) porte depuis son île un regard critique sur les moeurs politiques. « Le scrutin majoritaire a étrillé le centre, c'est un scrutin dur, manichéen et stupide », lance-t-il. « Pour autant, la démocratie-chrétienne vit toujours, c'est un état d'esprit », poursuit-il. « Elle vit aussi dans les différents courants, à gauche et à droite, mais elle ne s'y dissout pas. Les potitiques peuvent être partagées, mais les cultures ne se mélangent pas ». Et l'UDF de François Bayrou ? « Oui, c'est elle qui incarne la sensibilité démocrate-chrétienne, on peut lui reconnaître sa fidélité. Je suis sûr qu'en cas de 2 e tour Sarkozy-Royal, 40 % des électeurs de Bayrou voteront socialiste ». Pierre Méhaignerie, qui fut en son temps président du CDS, incarne depuis plus de trente ans le courant démocrate-chrétien en Bretagne et au-delà. S'il a rallié l'UMP, dont il est aujourd'hui le n°3, le député-maire de Vitré veut rester le dépositaire des valeurs centristes de toujours. Des valeurs dont il a fait le corpus de sa doctrine « sociale-libérale » qu'il résume en deux mots : « Lucidement libérale » pour l'efficacité économique, et « profondément sociale ». « Je revendique cette part de notre histoire qu'est la démocratie-chrétienne, toujours bien vivante aujourd'hui », affirme-t-il. Est-elle soluble dans le sarkozysme ? « Non, mais elle l'a imprégné. Elle est bien présente, et défend au sein de l'UMP ses conceptions européennes, sociales et décentralisatrices ». Des conceptions qui font d'ailleurs l'objet de débats internes de l'aile centriste du parti. A défaut de courant (puisque l'UMP ne les reconnaît pas), il s'agit plutôt d'un club de députés. « Nous nous réunissons tous les quinze jours, le mardi, à 18 h 30 », raconte Pierre Méhaignerie. Une quarantaine de parlementaires, parmi lesquels une dizaine de Bretons élus en 2002, participent régulièrement. Pour lui, c'est là que continue de battre le coeur démocrate-chrétien, toujours vaillant. Alors, pourquoi l'union ? « Helmut Kohl m'a dit un jour que si le MRP n'avait pas quitté le Général de Gaulle, l'axe politique français aurait été le centre-droit. Et il m'a livré un conseil : quand vous pourrez faire votre réunification de la droite et du centre, faites-la. Parce que la dispersion des forces politiques conduit les partis à prendre des positions de posture, et exacerbe les ambitions personnelles ». Pierre Méhaignerie ne cite personne, mais chacun aura deviné que son propos concerne le président de l'UDF.

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