Kervignac : Le curé tué par ses ouailles

Kervignac : Le curé tué par ses ouailles

Destitué pour son rejet de la Constitution civile du clergé, le recteur de Kervignac est remplacé par un confrère assermenté. Mais les paroissiens désapprouvent cette nomination et vont persécuter jusqu'à la mort le nouveau pasteur.

Publié le 16/05/2018
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Avec le décret voté en 1790 par les représentants des États généraux ordonnant la Constitution civile du clergé qui fonctionnarise les ecclésiastiques et les convertit en serviteurs de la Nation, commence, en cette période révolutionnaire, un nouveau combat dans le Morbihan, particulièrement attaché aux traditions religieuses. En cause : la désignation, dans la paroisse de Kervignac, d'un prêtre apparemment disposé à prêter serment, à la place du recteur Mathurin Séveno qui, lui, s'y refuse obstinément. Il n'est pas seul. À l'époque, la pratique du culte requiert pas moins de quatre prêtres dans cette modeste bourgade, tous réfractaires à la mainmise de l'État sur le clergé. Afin de pourvoir à leur remplacement, l'assemblée du district d'Hennebont, chargée d'appliquer la nouvelle loi sur son territoire, se voit donc, au printemps de l'année suivante, dans l'obligation de procéder à des élections. Face au refus des prêtres envisagés et faute de candidats favorables aux règles constitutionnelles, plusieurs tours de scrutin seront nécessaires. Finalement le choix se portera, le 14 août 1791, sur un inconnu, l'abbé Guillaume Cohéléach, chapelain de la Commanderie du Saint-Esprit à l'hôpital d'Auray. Mais celui-ci était-il véritablement consentant ?

Une installation boycottée

À dire vrai, ce n'est pas sans hésitations que l'élu accepte le nouveau poste qui lui est dévolu. Sans exprimer sa pensée sur le contenu du décret, sanctionné par Louis XVI, il invoque le prétexte de son ignorance de la langue bretonne et le fait qu'il ne pourra se faire entendre des fidèles. Sur la pression des administrateurs locaux, las de tourner en rond, il finit, toutefois, par donner son accord. Moyennant quoi, le président de l'assemblée du district s'empresse de le rassurer. « La Constitution civile du clergé n'attaque pas la religion mais, au contraire, la favorise. Fermez l'oreille aux insinuations fanatiques qui ne tendent qu'à armer le citoyen contre le citoyen... », déclare-t-il dans son discours d'investiture. Avec l'agrément et la bénédiction du sieur Lemasle, évêque du Morbihan, le dimanche suivant a donc lieu l'installation officielle du nouveau recteur de Kervignac « fidèle à la Nation, à la loi et à son roi ». Ce matin-là, les quelques paroissiens assemblés sur la place voient arriver leur nouveau recteur, accueilli à la porte principale de l'église par le curé d'Hennebont qui lui passe l'étole pastorale sur les épaules et l'invite à entrer dans le sanctuaire. Quelle n'est pas alors la surprise de Guillaume Cohéléach en constatant que celui-ci est pour ainsi dire désert.

Début des hostilités

De chaque côté de l'allée centrale, une quinzaine de personnes seulement sont regroupées, toutes de vieilles femmes. Revêtu des habits sacerdotaux, il monte néanmoins en chaire pour prêter serment conformément à la loi. Puis, la messe dite, il rend visite à son prédécesseur en compagnie des autorités. Mal lui en prend car Séveno n'est pas disposé à le recevoir et encore moins à lui donner les clés du presbytère. Une rebuffade qui marque, en fait, l'ouverture des hostilités entre le nouveau pasteur et ses ouailles. Le soir même, effectivement, une bande d'excités tente d'enfoncer la porte de sa maison et brise les vitres des fenêtres à coups de pierres. Les jours suivants, ce sont les femmes qui le prennent à partie. Un après-midi que Cohéléach rentre chez lui à cheval, des mégères se jettent à la tête de sa monture, en le traitant de voleur. Aux agressions physiques et verbales, s'ajoutent les interdits frappant son ministère. Ainsi apprend-il qu'ordre a été donné aux paroissiens par les prêtres réfractaires de ne pas lui demander le baptême des nouveau-nés.

À l'index

Face à tant de haine et ne sachant plus à quel saint se vouer, le recteur mal-aimé de Kervignac en vient finalement à se demander s'il doit ou non persévérer dans sa fonction. Par chance, il trouve un encouragement auprès de sonn confrère de Merlevenez mis, comme lui, à l'index par ses paroissiens. Apitoyé sur son sort, un habitant du voisinage lui propose d'autre part de l'héberger. Pour autant, les anti-jureurs, eux, ne désarment pas, les femmes en particulier. Et comme si cela ne suffisait pas, voilà qu'à son tour la municipalité se dresse contre lui. En octobre 1791, elle prend un arrêté autorisant les prêtres réfractaires à officier dans les lieux saints de la paroisse. Réalisant que la situation devient intenable, Cohéléach écrit au District pour solliciter la protection d'une force militaire. Un détachement du régiment de la Martinique arrive immédiatement. En vain : les incidents se poursuivent de plus belle. Au point qu'un soir d'automne 1791 l'abbé doit sortir son pistolet pour se défendre contre le domestique de son prédécesseur. Si ce n'est la guerre entre les bonnes âmes et lui, cela y ressemble. D'autant que la chouannerie naissante attise les querelles.

La dernière heure

Le pire va être atteint un soir de décembre 1794, après le pillage de la mairie et l'arrachage de l'arbre de la liberté planté par les révolutionnaires sur la place de l'église. Dans sa chambre aux volets clos, le prêtre s'apprête à se coucher quand une soixantaine d'individus munis de sabres et de fusils surgissent dans l'ancienne conciergerie du presbytère habitée par l'instituteur. « Dis-nous où loge le jureur ! », ordonne à celui-ci le chef de groupe. Sous la menace, l'enseignant désigne le bâtiment voisin. Cohéléach entend sitôt après des hurlements ponctués de coups de haches sur l'huis de sa demeure. Puis s'ouvre la porte du salon où il s'est réfugié, et dans l'entrebâillement, il perçoit la lueur d'une torche allumée tandis que s'entrechoquent les bouteilles de vin dérobées dans le buffet de la salle à manger. Le recteur Cohéléach fait alors un grand signe de croix, estimant sans doute que sa dernière heure est arrivée. Que s'est-il passé ensuite ? Seule certitude : lorsqu'il est arrivé au presbytère pour rédiger son procès, le juge de paix de Kervignac a découvert le cadavre du prêtre étendu sur le dos, les bras en croix, la poitrine trouée de plaies ruisselantes de sang.

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