L'école mutuelle sème la zizanie

L'école mutuelle sème la zizanie

Connue sous le nom d'enseignement mutuel, cette forme de pédagogie introduite en France sous la Restauration suscita de vives polémiques entre partisans et adversaires. En Bretagne, le clergé y vit une menace contre l'éducation religieuse.

Napoléon 1er en a rêvé durant les Cent Jours, Louis XVIII l'a fait sitôt sa reprise du pouvoir. Le 27 juin 1816, il décrète l'application de la méthode dite d'« enseignement mutuel » dans les écoles du royaume. En fait, le projet lui trottait dans la tête depuis un certain temps. Sur son ordre, deux ans auparavant, sous la première Restauration, l'abbé de Montesquieu, alors ministre de l'Intérieur, avait envoyé en Angleterre des émissaires chargés d'examiner les modalités de fonctionnement de ce procédé, instauré par Lancaster et pratiqué là-bas depuis déjà une dizaine d'années avec le concours du clergé anglican. Le rapport avait été convaincant. Restait, toutefois, à faire partager cette opinion aux Français et d'abord à leur expliquer de quoi il s'agissait. L'enseignement mutuel s'oppose à la méthode individuelle en ce sens qu'il est dispensé par les élèves les plus avancés à leurs condisciples, sous la direction du maître. D'où un gain de temps considérable et, en conséquence, un palliatif à la pénurie d'instituteurs. Des pupitres disposent à cet effet de planchettes maintenues par une tige de fer appelée « télégraphe » et sur lesquelles s'inscrivent les leçons.

Atteinte aux bonnes moeurs

Le système séduit outre-Manche. Par contre, en Bretagne, il déchaîne les passions dans les milieux politiques et la population elle-même, au point d'apparaître comme une machine de guerre dressant deux camps l'un contre l'autre. Les libéraux le perçoivent comme un réel progrès au motif qu'indépendamment des avantages liés à l'emploi du temps, il permet de niveler les connaissances. Les détracteurs, emmenés par le clergé et les ultraroyalistes l'accusent, eux, de coup monté contres les écoles des frères, affirmant qu'il est antireligieux, ce qu'à Dieu ne plaise. Sans compter qu'appliquée aux filles, la méthode est jugée inconvenante en un temps où la mixité scolaire, au demeurant inexistante, horrifie les esprits bien-pensants. Les plus farouches opposants parlent de « jongleries et prétentailles révolutionnaires à tendance républicaine ». Pour sa part l'abbé Jean-Marie de La Mennais (ou Lamennais), natif de Saint-Malo et fondateur de la congrégation des Frères de l'école chrétienne, publie un violent pamphlet contre l'enseignement mutuel auquel il reproche d'avoir été introduit en France par des protestants et de porter atteinte aux bonnes moeurs en convertissant les garçons en « soldats » et les filles en « amazones ».

Résultat médiocre

Malgré une ordonnance prévoyant un crédit annuel de 50.000 francs pour propager la nouvelle méthode d'enseignement dans le Finistère, conformément aux directives nationales, les efforts de l'inspecteur d'académie restent quasiment vains face aux attaques des adversaires de l'édit royal. Faisant fi de l'interdiction de l'évêque, Monseigneur Dombineau de Crouseilhes, enjoignant les prêtres de « n'exprimer aucune opinion défavorable », le clergé diocésain, à quelques exceptions près, avec l'appui de la noblesse fidèlement attachée à l'enseignement traditionnel, mène une lutte sans relâche pour le maintien de celui-ci. Quant au préfet, tiraillé entre les partisans de la nouvelle forme d'instruction et ses contestataires, il tente d'apaiser les querelles locales et d'amener les rétifs à la raison, épaulé en cela par le Conseil général, qui met à sa disposition les crédits nécessaires. Hélas sans grand résultat positif.

La première école à Brest

Après plusieurs années de travail, vingt-trois écoles mutuelles seulement seront créées sur un total de quatre-vingt huit réparties dans le département et de 76.000 enfants d'âge scolaire. L'arrondissement de Morlaix apparaît comme le moins réfractaire, à l'exemple de son chef-lieu, où l'opinion publique est franchement libérale. Pour sa part, l'abbé Keramanac'h, curé de la paroisse et loyaliste inébranlable, se montre tout à fait favorable à l'ouverture d'un établissement scoolaire de ce type pour les garçons. Celui-ci sera aménagé à Créac'h-Joly dans les bâtiments de l'ancien collège, tandis qu'à l'instigation d'une institutrice, et sur ses propres deniers, une école semblable verra le jour pour les filles. Non loin de là, pourtant, à Saint-Thégonnec, le décret royal se heurte à l'opposition formelle du maire en accord avec l'instituteur. Moyennant quoi l'inspecteur d'académie refusera d'accorder à ce dernier la décoration qui lui est décernée. Moins tranchée mais tout aussi délicate est la situation à Saint-Pol-de-Léon où le maire écrit au sous-préfet pour lui expliquer les raisons de ses réticences. Selon lui, « changer de méthode serait froisser tous les intérêts de la contrée, les détruire » ! En fait, la première école du genre dans le Finistère est fondée à Brest en 1817, rue Haute-des-Sept-Saints (rue Monge aujourd'hui). Avec un effectif de 185 élèves indigents, elle sera promue d'emblée au rang d'école modèle.

Au son des cloches à Châteaulin

A Landerneau, le clergé se montre là aussi franchement hostile à une telle refonte du système pédagogique. Motif invoqué : il serait immoral de réunir sous le même toit des enfants des deux sexes. En 1819, le préfet prend donc la plume pour rassurer l'évêque sur ce point. D'une part, les cours se dérouleront à des heures différentes et, d'autre part, l'instruction des filles sera dirigée par la femme de l'instituteur. Reste toutefois à financer l'opération, la municipalité prétendant qu'elle ne dispose pas des fonds suffisants. En définitive, l'idée sera sauvée de l'abandon par une équipe d'industriels qui la reprendra à son compte et se substituera à la mairie défaillante. Ce qui ne sera pas le cas à Châteaulin, où l'inauguration de la nouvelle école, en 1829, s'effectuera dans l'allégresse au son des cloches, en présence du maire et du curé. Cinq ans auparavant à Quimper, un établissement aux nouvelles normes, ouvert avec la « bénédiction », cette fois, des seuls conseillers municipaux, avait dû être recédé aux Frères de la Doctrine chrétienne. Les autorités civiles s'étaient alors trouvées dans la nécessité d'acquérir un nouvel édifice à l'emplacement de l'actuelle école Jules-Ferry.

Rechercher un hébergement à proximité
Contenus sponsorisés