T-M Laennec : Le vert-galant

T-M Laennec : Le vert-galant

La célébrité du fils, inventeur du stéthoscope a éclipsé la vie du père. Pourtant, Théophile-Marie Laennec n'est pas passé inaperçu là où il a séjourné. Avocat de profession à Saint-Brieuc, il était, en fait, davantage porté sur le jupon que sur la robe !

Le climat sociopolitique n'est pas toujours des plus sereins, en ces dernières années de la seconde Restauration. Pourtant, aux beaux jours, on peut voir, assis sur un banc, à l'ombre des tilleuls des Promenades Du Guesclin, à Saint-Brieuc, un vénérable vieillard encore alerte et visiblement détendu. Son élégance vestimentaire quelque peu surannée dénote, à l'évidence, une classe sociale élevée, et son langage châtié témoigne d'une éducation de qualité. L'homme a, de surcroît, la langue bien affilée. Aux enfants qui s'ébattent autour de lui, il raconte à plaisir des histoires tout en leur distribuant des friandises, et aux employées de maison qui gardent cette marmaille, il conte volontiers fleurette, sous forme de compliments voire de madrigaux que les petites bonnes aux joues empourprées écoutent avec étonnement. Et puis, lorsque le soleil décline, perdu dans ses pensées, il s'en retourne à son domicile, l'hôtel Urvoy, situé tout en haut de l'actuelle rue Houvenagle. Sur son passage, les langues goguenardes vont bon train : « Toujours vert, le vieux galantin ! » Ainsi en est-il de l'ancien avocat Théophile-Marie Laennec qui, oublieux de son âge, à 80 ans passés, rumine sans cesse quelque tendre quatrain comme au bon vieux temps de sa jeunesse avant la Révolution.

La bonne chère et les belles lettres

Théophile-Marie Laennec naît le 16 juillet 1747 au manoir de Kerlouarnec à Ploaré, paroisse proche de Douarnenez. Son père, Michel-Marie, est avocat au Parlement de Bretagne et sénéchal de la juridiction de Locmaria près de Quimper. Grand et robuste il se fait remarquer tant par ses emportements coléreux que par sa science du droit. Sa femme, fille du sieur Guillaume de Kerourein, maire de cette dernière ville, en subit fréquemment les conséquences. Elle lui donnera néanmoins quatre enfants avant de mourir prématurément. Sur la jeunesse de l'aîné, on sait peu de choses sinon qu'il a fait ses études secondaires au collège des Jésuites de Quimper puis fréquenté l'école de droit à Rennes. Il veut être magistrat comme son père mais, curieusement, exprime un goût marqué pour les arts et les belles lettres. Ce qui ne contrecarre nullement son attachement aux traditions propres à la bourgeoisie de l'époque : celle de la bonne chère en particulier. Revenu dans sa famille avec ses diplômes en poche, il se voit alors attribuer successivement les fonctions de procureur à Quimper et Pont-Croix avant d'endosser la robe de l'avocat.

Champion du double jeu

Son éloquence fait merveille, certes, mais pas forcément au barreau. Sa famille se plaint, au contraire, de son manque d'assiduité au travail ainsi que de sa propension à la poésie et son attrait pour le genre féminin. La nécessité s'impose donc au père de lui trouver une femme afin de le raisonner. Sitôt dit sitôt fait : la fille d'un confrère est pressentie et le mariage célébré en 1780. Dix mois plus tard naissait, à Quimper, le petit René, futur inventeur du stéthoscope. Hélas, le papa ne rentre pas pour autant dans le droit chemin. Théophile-Marie s'éprend, en effet, d'une dame de Lézurec que le mari vient de quitter. Coïncidence : l'épouse légitime de l'avocat frivole décède presque simultanément en mettant au monde une fille mort-née. On le dit inconsolable. La vérité est différente. Délivré de la charge de ses enfants par le conseil de famille, il s'intéresse aux prémices de la Révolution, devient républicain puis... s'amourache de la fille de son greffier. Tel est ce versatile personnage : un champion du double jeu. Il se comporte en politique comme dans la vie privée, réclamant, d'une part, la mort du roi et plaidant, d'autre part, en faveur des royalistes émigrés.

L'asile à Saint-Brieuc

Pour preuve, le coup de coeur que cet élégant bourgeois, nouvellement rallié au parti des sans-culotte, ressent pour une noble dame détenue à Quimperlé et dont un des proches est précisément en exil. Séduit davantage par sa dot quue par la personne elle-même, en l'occurrence Geneviève-Agnès Urvoy de Saint-Bedan, qualifiée de « duchesse », il l'épouse en 1795 sans le moindre embarras. Cependant, une telle ambiguïté n'est pas sans répercussions financières sur sa carrière. Son cabinet d'avocat est de moins en moins fréquenté ; il ne plaide plus, en somme, que pour des causes de peu d'importance ne lui rapportant que de maigres honoraires. Mais, grâce au ciel, son engagement jacobin du moment y supplée par le biais de fonctions administratives plus rémunératrices. Comble de l'opportunisme : encensé puis détesté tantôt par les uns et pas les autres, selon la conjoncture politique, il redevient, en 1815, royaliste avec le retour des Bourbons. Mais c'en est trop ! Devenu indésirable en son pays, le voilà dans l'obligation de chercher asile à Saint-Brieuc où, une nouvelle fois, il reprend la robe d'avocat et où l'attend sa femme momentanément délaissée.

Antiesclavagiste

À défaut de la sagesse, Maître Laennec va retrouver une existence douillette dans l'hôtel particulier au nom de son épouse. Hélas, avec les années, il devient radoteur et importun même avec ses amis qui lui claquent parfois la porte au nez. L'ancien révolutionnaire se dit persécuté et oublié de « l'Être Suprême ». Il décède le 2 février 1836 à près de 89 ans et est enterré au cimetière Saint-Michel, derrière l'église du même nom. De sa tombe et de ses restes, plus rien ne subsiste aujourd'hui. Sans la gloire de son fils aîné, avec lequel il entretenait des relations souvent tendues, et en dépit de ses talents de juriste, il est vraisemblable qu'il n'aurait laissé aucune trace dans l'histoire. Sauf tout de même qu'il a été l'un des seuls Bretons du XVIII e siècle à s'insurger contre la traite des Noirs. Son indignation, au demeurant, n'était ni feinte ni de circonstance. Antiesclavagiste et abolitionniste, il s'est opposé sans ménagement aux lois en vigueur dans ses réquisitoires de justice. On lui doit, à cet égard, de s'être démarqué sans complaisance des mentalités de l'époque en dénonçant ce trafic négrier que les Européens considéraient comme « nécessaire à leurs colonies ».

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