Un château en cadeau de noces

Un château en cadeau de noces

En 1777 est célébré, à Ploemeur, le mariage de sieur Laurent Esnoul Deschâteles avec Émilie Offray de La Mettrie. Neuf ans après, en gage d'amour, celle-ci reçoit le château édifié en secret par son époux sur les terres de Soye.

© DR Le Télégramme

D'origine normande, semble-t-il, la famille Esnoul est devenue bretonne vers le XV e siècle. En atteste un acte selon lequel l'un de ses descendants s'est attiré les bonnes grâces de la ville de Saint-Malo en contribuant à un prêt de celle-ci d'un montant de 12.000 écus d'or en faveur du roi Charles VIII, premier époux d'Anne de Bretagne dans la perspective, probablement, du rattachement de ce duché au royaume de France. Trois siècles plus tard, un certain Julien Esnoul Deschateles, s'établit avec son épouse à Lorient et c'est alors que voit le jour, en 1749, leur quatrième garçon prénommé Laurent qui, avec le plus âgé de ses frères Jean-Marie, de six ans son aîné, va prendre en main l'entreprise paternelle d'armement naval et de négoce en tissus. En fait, les fils Esnoul Deschateles ne font que poursuivre la coutume de cette puissante lignée d'armateurs et de gens de mer dont quelques-uns de ses membres n'hésitèrent pas à renoncer à leur titre de noblesse pour se consacrer au commerce maritime. Une tradition que du reste leur père avait lui-même scrupuleusement respectée puisque, avant d'exercer dans les affaires, il avait servi dans la marine royale, d'abord à la Compagnie des Indes puis comme capitaine corsaire.

Distinctions royales

Tout va donc au mieux pour le tandem Esnoul Deschateles propriétaires de la dernière Compagnie des Indes privée de Lorient. Sauf qu'à l'abri de l'enceinte fortifiée de Port-Louis, ladite société traverse en cette seconde moitié du 18 e siècle, une des périodes les plus sombres de son histoire. C'est pourtant dans ce contexte défavorable que les acquéreurs vont faire fortune, sauvant du même coup de la ruine le port commercial de Lorient. Une réussite qui leur valut des distinctions à la Cour de Versailles. E ses fonctions professionnelles, Laurent se voit adjoindre celles de Conseiller du Roi et de Rapporteur du Point d'honneur à l'évêché de Vannes qui lui confèrent des privilèges de caractère nobiliaire fort avantageux. C'est ainsi qu'après son mariage, en 1777, avec sa cousine germaine Emilie Offraye de la Mettrie, Laurent décide d'acheter à l'illustre famille de Rohan le moulin et la terre de Soye en Ploemeur ainsi que celles du Divit et de Kerlédern, le tout pour la somme de 20.000 livres. Quittant la rue du Faouëdic en la paroisse Saint-Louis de Lorient, le couple s'installe donc dans son nouveau domaine et Laurent devient ainsi Ploemeurois à part entière avec droit de banc dans l'église paroissiale, tandis que son frère endosse la charge de maire de Lorient.

La surprise

Nanti d'un tel patrimoine qui conforte sa place au sommet de l'échelle sociale du diocèse vannetais, Laurent Esnoul Deschateles entreprend alors dans la plus grande discrétion l'édification d'un château appelé à devenir un haut lieu d'histoire avec toutefois de fâcheux points noirs entachant la mémoire collective. Son épouse elle-même n'est pas informée de cette construction au milieu des fermes dont elle est pourtant par alliance propriétaire. Aussi est-ce comme on l'imagine à sa grande surprise que dame Emilie se voit offrir la superbe demeure, en guise de cadeau de noces et de témoignage d'amour, neuf ans après son mariage. Architecte de cette gentilhommière, sieur Détaille de Kerorgan est également le concepteur du château de Saint-Uhel à Tréfaven érigé dans le même temps et selon des caractéristiques identiques par l'aîné des Esnoul, un manoir qui, lui, sera rasé après la seconde guerre. Dans l'un et l'autre cas, il s'agissait de luxueuses résidences dans le style de l'époque avec de grandes cheminées, un toit d'ardoises et de vastes dépendances. Le parc du château de Soye comportait à l'origine près de 2.500 arbres à l'ombre desquels les nobles dames chapeautées aimaient flâner lors des réceptions. C'est aussi dans ce cadre où il passera une partie de son enfance que naît le 15 octobre 1816 le futur grand ingénieur Stanislas Dupuy de Lôme à qui l'on doit notamment la constructionn du premier cuirassé de guerre océanique et dont une statue perpétue la mémoire au cimetière de Lorient. Hélas l'histoire du château de Soye a connu des épisodes disons moins glorieux. Sans parler des baraques construites dans le parc à l'issue de la dernière guerre pour reloger les familles sinistrées par les bombardements de Lorient, demeure le souvenir de cette criminelle guillotinée à Rennes en 1852 et considérée comme la plus grande empoisonneuse de tous les temps, la sinistre Hélène Jégado. Employée, en 1841, comme domestique au service des héritiers de la propriété de Soye, mécontente d'avoir quitté Lorient où elle travaillait auparavant, elle introduisit de l'arsenic dans les aliments de deux jeunes enfants de la famille, ainsi que dans l'assiette des employés de la maison.

Les mystères du « petit Versailles »

Cet événement qui défraya la chronique dans toute la France marqua d'ailleurs un tournant dans l'histoire du manoir de Soye. Suite au traumatisme causé par l'affaire Jégado, les quatre enfants survivants des époux Esnoul Deschateles, un an tout juste après le drame, décidèrent de vendre la demeure acquise en indivision à la mort de leurs parents en 1829 et 1834. En sorte qu'elle passa entre les mains des Terrier de Laistre dont la famille, par successions consécutives, en resta propriétaire durant 83 ans. Outre son aspect de « petit Versailles « , le domaine est également réputé pour ses mystérieux souterrains dont certains rejoignent, paraît-il Lann-Bihoué et le château de Keroman. Il existait également au XIX e siècle un trou d'eau que les anciens qualifiaient de « trou de la bonne soeur » du fait qu'une religieuse y aurait perdu la vie. Incontournable d'autre part est ce fameux escalier de pierre en haut duquel Laurent Esnoul Deschateles, ardent partisan du trône et de l'autel, lieutenant de Georges Cadoudal, prêchait la bonne parole à ses troupes durant la chouannerie.

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