À télécharger gratuitement : Pêche extrême dans le raz de Sein

À télécharger gratuitement : Pêche extrême dans le raz de Sein

Pendant le confinement, Bretagne Magazine vous propose de (re)découvrir des articles publiés ces dernières années. Passionné de pêche, le photographe naturaliste Erwan Balança a embarqué durant l'automne 2017 avec Olivier Mével, pêcheur de bar dans le raz de Sein. Décoiffant !

Publié le 28/04/2020
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Article Bretagne Magazine Pêcheur ligneur de sein
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Il est 5 heures du matin et il fait encore nuit sur le port d’Audierne. J’ai rendez-vous avec Olivier Mével, ligneur de la pointe bretonne, qui a accepté de m’embarquer, non sans m’avoir demandé si j’étais sujet au mal de mer. En fait, je ne sais pas si je serai malade. Je ne sais pas non plus si je serai capable de faire des images quand nous serons chahutés. Mais pour moi qui suis passionné de pêche, les ligneurs sont une vraie légende : généralement seuls, armés de petits bateaux de 7 à 9 mètres, ils traquent principalement le bar dans le raz de Sein, au cœur des courants, dans les zones les plus dangereuses. Un grand gaillard s’avance vers moi, la peau tannée par le soleil et les embruns : c’est Olivier. Après une poignée de main, il m’aide à charger mon matériel dans la minuscule cabine du Mundaka.

Olivier m’informe que pour rejoindre la zone de pêche, il faut compter une quarantaine de minutes. Nous parlons notamment, en buvant un café, des fameuses cannes à pêche d’un rouge Ferrari, conçues par une entreprise de Belle-Île-en-Mer, qu’il utilise.Olivier a passé son enfance à Plogoff, face au raz de Sein. Ses loisirs favoris étaient déjà la chasse sous-marine et la pêche du bar. Il a ensuite fait des études à la faculté de biologie à Brest, avec, toujours, cette passion pour la mer et le désir de devenir ligneur professionnel. Cela fait 15 ans qu’il a son propre bateau et qu’il est amoureux et fier de son métier.

Nous voilà arrivés sur une zone calme, nous stoppons pour pêcher des lançons. En fonction des saisons, les pêcheurs utilisent différents types de leurres ou d’appâts, en général des vifs, petits poissons de type lançons ou maquereaux. Olivier les prend à la mitraillette, les sélectionne et remet les autres, vivants, à l’eau. Il enchaîne les captures, qu’il stocke dans un vivier. Nous pouvons maintenant filer vers le lieu de pêche. Ici, le jeu des marées occasionne des mouvements d’eau gigantesques, et plusieurs milliers de mètres cubes d’eau sont déplacés entre Sein et Ouessant, créant quatre fois par jour des courants puissants qui atteignent parfois les 8 nœuds (15 kilomètres par heure).

Bateau de pêche dans le raz de Sein
Un bateau de pêche quasiment englouti par les creux sous l’œil un peu inquiet du phare de la Vieille. C’est le quotidien, presque banal, des ligneurs.
  • Le signal des fous de bassan

Ce territoire marin abrite un biotope exceptionnel, où vivent de nombreuses espèces. Homard et langouste rouge, pageot, pagre, barbue, raie, turbot et daurade royale. Mais le bar est sans conteste le seigneur des lieux. Ce prédateur est capable de poursuivre ses proies au cœur des courants les plus violents. Il vit le plus souvent en meute et ces groupes de quelques dizaines, voire plusieurs centaines d’individus, se livrent à une curée sur les bancs de poissons, qui essayent de fuir en remontant à la surface. Commence alors le ballet aérien des fous de bassan, goélands et mouettes, véritables indicateurs pour les pêcheurs, et signe que, sous la surface, le poisson est actif.

À présent, nous nous dirigeons sur la zone de pêche. Enfin, j’attends ce moment depuis longtemps. Pour l’instant, tout semble calme, les eaux sont juste animées par une longue houle d’ouest. C’est l’étale de basse mer. Je vérifie mon équipement, Olivier fait de même : chaque chose doit être à sa place sur le bateau. À quelques dizaines de mètres de nous, les bateaux des autres ligneurs sont, eux aussi, immobiles. On discute en attendant. Soudain, un groupe de fous de bassan plonge. Ils donnent le top départ.

Poussé par son puissant moteur, le bateau file droit sur le secteur où les courants se forment. En quelques secondes, le paysage a changé, la surface de l’eau semble prendre vie, elle se ride, se creuse. Quand ils sont en action, les ligneurs respectent un code précis : le premier arrivé sur la zone est prioritaire et tous font bien attention à respecter ces règles tacites, car il en va du succès de la pêche, mais aussi de leur sécurité. Il faut faire attention à ne pas se gêner, ne pas passer sur la ligne d’un collègue et ne pas gêner la chasse, car les poissons, même s’ils sont en pleine activité, s’arrêteraient.

  • “Accroche-toi, ça va remuer !”

Olivier a saisi un lançon dans le vivier, il l’arme de deux hameçons et le tient d’une main, de l’autre il a empoigné sa  canne et manœuvre avec les jambes. Il est calme, concentré, attentif à tout ce qui l’entoure. Il lance sa ligne et la laisse filer dans le courant. Le moteur en action, notre pêcheur laisse se dévider la tresse. Soudain, la canne se tord, un bar vient d’attraper le lançon. D’un mouvement énergique, Olivier le ferre, et, canne haute, essaye de ramener le poisson au bateau. Le combat commence : aidé par la force du courant, le bar se défend. Une main sur la manette des gaz, une autre sur la bobine du moulinet, Olivier gagne quelques mètres de ligne. Le bateau monte et descend sur l’eau, nous sommes sévèrement secoués. Olivier me lance : « Accroche- toi bien, ça va remuer. » Le spectacle est magnifique et il y a quelque chose de grisant à escalader puis à entamer la descente de ces murs liquides. Mais il faut rester concentré et garder les pieds écartés pour conserver l’équilibre. Je me cramponne fermement à la poignée de la cabine tout en tenant le boîtier de l’appareil photo d’une seule main et en appuyant sur le déclencheur. Le bateau est entré dans la zone de turbulences et nous sommes sérieusement chahutés. Je m’accroche du mieux que je peux, essayant de saisir quelques images. La notion d’horizon n’a plus vraiment de signification, je lutte pour rester debout et faire des photos. Olivier remonte sa ligne à vive allure, tout en maintenant le cap du bateau. Plus que quelques mètres, j’aperçois le bar en surface, magnifique.

  • Dans le charivari du courant

Olivier me fait penser à un homme-orchestre. La barre coincée entre les jambes, il gère la manœuvre tout en hissant le poisson à bord, avant de le saigner d’un rapide coup de canif derrière les ouïes. Ici, chaque geste compte et une simple ligne qui s’emmêle peut devenir dangereuse. Il me montre une tête de roche qui émerge lorsque les flots se retirent... En quelques minutes, nous avons dérivé sur plus de 500 mètres. De toute la puissance de ses 300 chevaux, le bateau nous propulse à contre-courant vers notre point de départ et nous voilà à nouveau dans la tourmente pour une autre dérive. Nous enchaînons les séries de manège, les remontées et les descentes du courant. Les bars sont peu nombreux, mais beaux.

Puis le courant perd de sa violence, les rouleaux de leur ardeur, les oiseaux disparaissent, nous sommes à mi-marée et la pêche se termine. Il faudra attendre une douzaine d’heures pour que l’activité reparte. Olivier est content, il a capturé une vingtaine de bars, nous pouvons rentrer. Sur le trajet du retour, il asperge ses poissons à l’aide d’un manche à eau avant de les ranger avec soin, bien à plat, dans leurs caisses. Il fixe sur l’ouïe de chaque bête une étiquette où figurent son origine géographique - Pointe Bretagne - et surtout la technique de pêche - bar de ligne. Nous mettons le cap sur Audierne, 45 minutes plus tard, le bateau accoste à la cale de la criée. Olivier décharge les caisses et le poisson est rapidement mis à l’abri dans le grand bâtiment réfrigéré. En attendant de trouver preneur, tel un mets de roi.

Cet article est extrait du Bretagne Magazine n°97 (septembre-octobre 2017).

Retrouvez les images du photographe naturaliste Erwan Balança sur https://erwanbalanca.fr/

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