Les hospitalières dans la tourmente

Les hospitalières dans la tourmente

Fondée en 1661, la communauté des Religieuses hospitalières de Lamballe a été soumise à rude épreuve pendant la Révolution, à l'instar des autres ordres religieux. Son histoire a particulière- ment imprégné la mémoire collective de la Bretagne.

Publié le 16/05/2018
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Le petit hospice de Lamballe présente un aspect déplorable lorsqu'en 1658, le révérend père Ange Le Proust est nommé, dans cette paroisse, prieur du monastère des Ermites de Saint-Augustin. Un saint homme, ce bon abbé. Apprécié d'abord comme professeur de théologie et de philosophie, il a ensuite consacré son temps à prêcher la bonne parole sur les routes de Bretagne où se conjuguaient l'incroyance et la misère. Admirateur du bienheureux Augustin Thomas de Villeneuve, archevêque de Valence, il se fit un devoir de célébrer solennellement la canonisation de celui-ci, par le pape Alexandre VII, dans sa petite chapelle de Lamballe. Certes, il trouve « riante » cette petite cité des Côtes-du-Nord, mais l'indigence de ses habitants et l'état lamentable de l'établissement de santé publique l'émeuvent bien davantage ; au point de lui arracher des larmes. Abandonnés à des mercenaires sans coeur et insoucieux de leur devoir, de pauvres enfants, trahis par leurs gémissements, gisent ici sur un amas de loques dans un total dénuement. Aussi le Père Ange décide-t-il de fonder une société hospitalière de charité afin de soulager les malades les plus nécessiteux. Hélas, son zèle apostolique dépasse de loin ses ressources et ses capacités en ce domaine.

Filles de la « haute »

L'idée lui vient alors de solliciter l'aide d'une jeune femme bretonne, bien née et de surcroît fortunée. Grande âme et profondément chrétienne, Mademoiselle Gillette de La Pommeraye, loin de se dérober à la vue du bouge où l'emmène l'abbé, est prise de compassion. Elle rêvait de dévouement à la cause humanitaire et voulait se donner à Dieu, son ardent désir va enfin se réaliser. Éprises d'un même idéal et de classe sociale identique, deux de ses amies, Laurence du Breuil et Anne du Canton, se joignent à elle dans l'accomplissement de son généreux dessein. Sous le vocable du saint archevêque de Valence, Thomas de Villeneuve, la communauté des Filles hospitalières voit donc le jour. Aussi est-ce un spectacle fort émouvant qui s'offre aux habitants de Lamballe lorsque, le 2 mars 1661, ces trois gracieuses demoiselles de haute lignée, promises selon toute vraisemblance à un brillant avenir au bras de gentilshommes pareillement racés, font une entrée solennelle dans ce misérable et abject asile. Le contraste est saisissant et l'ambiance d'autant plus bouleversante. Les magistrats de la ville et le clergé des paroisses les escortent en chantant des louanges divines avec le fervent concours de l'assistance, écrivent les chroniqueurs de l'époque.

Servantes des pauvres

Spontanément, à l'incitation du père fondateur, les postulantes font voeu d'embrasser une vie de privations et la condition de « servantes des pauvres ». En un temps où, un peu partout en Bretagne, règne la disette sous la férule des seigneurs, la création, à Lamballe, de cet ordre religieux, avec la contribution de dignes descendantes de la féodalité, provoque, comme on s'en doute, une vive admiration dans la province et suscite, d'emblée, des vocations analogues. Autour des trois pionnières se regroupent d'autres demoiselles aux patronymes évocateurs : Jeanne de La Villemilsans, Anne de Vauvert, Catherine de Géléan... toutes animées d'un même esprit de partage. De son côté, le Père Ange reçoit de nombreuses demandes de fondations pour les villes environnantes. Après Saint-Brieuc, c'est le tour de Saint-Malo, Rennes, Quimper, Landerneau, Brest... L'ardeur déployée par les hospitalières est telle que certaines succombent à la tâche. On les reconnaît à l'habit monastique dit « costume des veuves de la bonne société bretonne » excluant l'usage de la soie.

Quand souffle la tempête révolutionnaire

« Restaurer et mettre en état décent les hôpitaux » : tel est le testament du Père Ange laissé à sa mort en cette fin du XVII e siècle. Le fait est qu'en dépit des trente-cinq maisons que compte désormais la fondation, nombre de malaades, faute de soins et de moyens, gisent encore sur des couches de misère. En témoigne Mère de Boisanne qui dirige à présent l'hôpital général de Lamballe : « Au nom de Dieu, assistez-nous ! », entend-elle un jour en parcourant les rues. Elle aperçoit alors la tête d'un enfant émergeant d'une litière de paille comparable à un tas de fumier. Il n'avait pas mangé depuis plusieurs jours. Du coup, la bonne Mère de Boisanne en ressent une énergie nouvelle et voit grandir encore sa force d'âme. Hélas avec la Révolution et la Constitution civile du clergé qui s'ensuit, l'héritage légué par le Père Ange va connaître un triste sort. La tourmente révolutionnaire qui emporte les ordres religieux les uns après les autres n'épargne pas les charitables soeurs hospitalières. Abandonnant leur robe monastique, les unes partagent l'affligeante condition de leurs pensionnaires : pauvres parmi les pauvres. Les autres reprennent du service avec le titre de « citoyennes ».

La répression

Les plus hardies reparaissent sous un déguisement dans des hôpitaux voisins. Sous la menace, la plupart sont contraintes de rentrer dans leurs familles. À Lamballe, berceau de la congrégation, Mère de Mauny est arrêtée comme suspecte et emprisonnée. Sa consoeur, Mère Boxière, avec une rare présence d'esprit, cache les ornements et vases sacrés de la chapelle qu'elle transforme en salle des malades. Quant au grand hôpital de Lamballe, il est purement et simplement laïcisé. La responsable de l'époque, Mère de Villéon, ayant d'abord fait soumission à la Constitution, s'est ensuite publiquement rétractée. Obligée de quitter Brest, Mère Bernardine loue une maison à Recouvrance et s'y retire en compagnie d'autres Hospitalières.

Conduite la première à la guillotine

À Saint-Malo, les révolutionnaires tentent d'extorquer le serment antireligieux de Mère Vitel, lui assurant, en contrepartie, de conserver son poste. Mais la vaillante religieuse demeure inflexible. Irrité, le chef exige alors que la communauté tout entière se range devant lui. « Monsieur, dit-elle avec aplomb ; je ne fais que mon devoir. Si vous avez ordre de nous tuer, commencez par moi ». Prise au mot, elle sera conduite dans une charrette à la guillotine.

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